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dont il venait de faire le sacrifice, car l’humeur chagrine de Calder, l’abattement de ce malheureux officier, autrefois son rival, gênaient son ame expansive et semblaient jeter comme un reflet lugubre sur la joyeuse physionomie de la flotte.


« Voilà Calder parti, écrivit-il à Collingwood, et, en vérité, j’en suis enchanté… Profitez donc de ce beau temps pour venir ce matin à bord du Victory. Je veux vous raconter tout ce que j’ai appris et causer un peu avec vous… En tout cas, nous avons toujours la faculté de communiquer ensemble à l’aide du télégraphe. Usez de ce moyen tant qu’il vous plaira ; usez-en sans cérémonie. Tous les deux nous ne faisons qu’un ; nous ne ferons jamais qu’un, je l’espère… Je vous ai envoyé mon plan d’attaque ; mais c’est uniquement, mon cher ami, pour vous bien faire connaître mes intentions. Quant à l’exécution, je m’en remets entièrement à votre jugement. Il ne peut se glisser entre nous, cher Collingwood, de mesquines rivalités. Nous n’avons qu’un objet en vue : anéantir la flotte ennemie et conquérir une glorieuse paix pour notre pays. Aucun homme au monde n’a plus de confiance dans un autre homme que je n’en ai en vous ; aucun homme ne saurait faire valoir vos services avec plus d’empressement que votre bien vieil ami. — Nelson et Bronte. »


Cette union fraternelle devait doubler les forces de la flotte anglaise, et, comme pour rendre son triomphe plus infaillible encore, dans les rangs de cette puissante flotte, l’arrivée de Nelson produisait déjà l’effet accoutumé. « Les capitaines accourus à bord du Victory avaient paru oublier le rang de leur amiral pour mieux lui témoigner leur allégresse ; » lui, fort de cette confiance, rapprochait avec soin les esprits, faisait taire toutes ces vaines querelles qui divisent les escadres, et resserrait, pour ainsi dire, la trame de son armée avant de l’offrir à nos coups. Aussi, de tous côtés, dans la chambre des capitaines comme dans le carré des officiers, comme dans le poste des midshipmen, eût-on entendu répéter ce que le capitaine Duff écrivait à sa femme : « Ce Nelson est un si aimable et si excellent homme, un chef si agréable, que nous voudrions tous devancer ses désirs et prévenir ses ordres. »

Jamais ce dévouement n’avait été plus nécessaire, car Nelson s’était promis de frapper un grand coup. « J’y jouerai ma vie, » disait-il. Quelquefois, pendant qu’il roulait dans sa tête ses plans audacieux, il se prenait à regretter l’infériorité de ses forces ; « mais je ne suis point venu ici, écrivait-il, pour trouver des difficultés, je suis venu pour les surmonter. L’amirauté m’enverra un plus grand nombre de vaisseaux dès qu’elle le pourra… M. Pitt sait bien cependant que ce n’est point simplement une brillante victoire de 23 vaisseaux contre 36 qu’il faut à notre pays. Ce qu’il lui faut, c’est que cette flotte combinée soit anéantie. Il n’y a que les gros bataillons qui puissent anéantir. » Des renforts successifs portèrent enfin la flotte anglaise à 33 vaisseaux ; mais Nelson fut alors obligé d’envoyer 6 vaisseaux se ravitailler à Tétouan et à Gibraltar.