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de 20 vaisseaux de ligne. Il fallait une résolution prompte ; lord Barham n’hésita point à la prendre. Il prescrivit sur-le-champ à Cornwallis, qui croisait devant Brest, de faire lever le blocus de Rochefort et du Ferrol, de composer ainsi une escadre de 15 vaisseaux à l’amiral Calder, et de porter cette escadre vers le cap Finistère à la rencontre de l’amiral Villeneuve. Des bâtimens attendaient à Portsmouth et à Plymouth les dépêches de l’amirauté, et, huit jours après l’arrivée du Curieux en Angleterre, les ordres de lord Barham étaient exécutés. Le 15 juillet, les 5 vaisseaux du contre-amiral Stirling ralliaient à la hauteur du Ferrol les 10 vaisseaux du vice-amiral Calder, pendant que la flotte de Villeneuve, toujours retenue par les vents de nord-est, perdait chaque jour du terrain au lieu d’avancer.

Nelson, pendant ce temps, marchait en toute confiance vers Gibraltar. Il y arriva le 18 juillet, et apprit avec étonnement qu’aucun vaisseau ennemi n’avait encore franchi le détroit. Qu’était donc devenue la flotte qu’il poursuivait ? L’avait-il devancée en Europe, comme il avait autrefois devancé la flotte de Brueys en Égypte ? Ou Villeneuve, se dérobant par une fausse marche, s’était-il jeté sur la Jamaïque, tandis qu’il le croyait en plein Océan et cinglant sous toutes voiles vers Cadix ? Il fallait cependant que Nelson s’arrêtât enfin pour renouveler son eau et ses vivres, pour procurer aussi quelques rafraîchissemens à ses équipages, qui commençaient à souffrir du scorbut. Il prit le parti de mouiller à Gibraltar, et, le 20 juillet, alla rendre visite au gouverneur. Il y avait plus de deux ans qu’il n’avait touché la terre ferme. Une lettre qu’il reçut de Collingwood, alors en croisière devant Cadix, vint bientôt calmer son agitation. Doué d’une rare sagacité, Collingwood avait pressenti toute l’importance de la campagne de Villeneuve et soupçonné des premiers le nœud de cette expédition. « Le gouvernement actuel de la France (écrivait-il le 18 juillet à son ami) ne recherche jamais de petits avantages quand il peut aspirer à de grands résultats. Les Français veulent envahir l’Irlande, et c’est là que tendent toutes leurs opérations. Cette incursion dans la mer des Antilles n’avait d’autre but que d’y attirer nos forces navales, qui sont le grand obstacle à leurs entreprises. » Si Collingwood eût songé à la flottille rassemblée à Boulogne, il eût trouvé le danger plus pressant encore ; il eût reconnu que, l’armée combinée une fois maîtresse du golfe et de l’entrée de la Manche, l’invasion de l’Angleterre offrait moins de difficultés peut-être que l’invasion de l’Irlande.

Pendant qu’une vague inquiétude tenait sur les deux rives de la Manche les esprits en suspens, Calder et Villeneuve se rencontraient cinquante lieues au large du cap Finistère. Le 22 juillet, ils en venaient aux mains, et Calder nous enlevait, à la faveur de la brume, deux vaisseaux espagnols, le Firme et le San-Rafaël. Séparés par la