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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/21

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je hasardais à ce sujet n’obtint qu’une réponse évasive. Le proscrit dirigea sa main vers le ciel où les étoiles du chariot traçaient déjà leur cours elliptique.

— Ce sont ces étoiles qui me guident, me dit-il. En marchant dans cette direction, je ne puis manquer d’atteindre le préside de Tubac.

— Quel heureux hasard ! s’écria le voyageur. Justement des affaires pressantes m’appellent de ce côté, et bien que le pays, Dieu merci, n’ait jamais été infesté par les salteadores (voleurs de grande route), je ne serais pas fâché de faire route avec un homme aussi brave que vous. Après tout, je réponds d’une somme considérable qui m’a été confiée.

— La somme contenue dans ce sac ? demanda le proscrit en regardant le voyageur avec une singulière expression de pitié.

— Oui, trois mille piastres en or.

— Eh bien ! Croyez-moi, attendez ici le jour. La nuit est sombre, mon cheval est rapide, et peut-être ne pourriez-vous pas me suivre. Croyez-moi, vous dis-je, restez ici.

Le voyageur insista : il était déjà en retard, et d’impérieux motifs l’obligeaient à rejoindre en toute hâte la conduite d’argent arrêtée près de Tubac. Le proscrit finit par se rendre à ses instances, et consentit, quoique avec une répugnance marquée, à l’accepter pour compagnon. Il mit pied à terre, et resserra la sangle de son cheval ; puis, se tournant vers moi : — Seigneur français, me dit-il, si jamais le hasard veut que vous me rencontriez encore, peut-être serez-vous bien aise de me rappelez que nous avons partagé l’hospitalité du même foyer.

Un peu surpris de cet étrange adieu, je cherchais encore une réponse quand déjà les deux voyageurs avaient piqué des deux dans la direction de la grande ourse.

— L’agneau et le jaguar, murmura l’un des deux chasseurs de bisons en secouant la tête d’un air mystérieux et solennel, l’agneau et le jaguar ne font pas long-temps route ensemble !…

Puis le chasseur rassembla les tisons épars et se coucha, les pieds tournés vers le foyer. Son compagnon et moi, nous fîmes de même. Le reste de la nuit se passa tranquillement, et la rosée pénétrante des matinées d’Amérique put seule nous réveiller. L’ours n’avait heureusement pas emporté notre déjeuner : quelques lanières de viande, derniers restes du bison dont il avait dévoré le corps, sifflèrent bientôt sur les charbons ardens, et je pus me convaincre, pour la seconde fois, que les voyageurs n’ont pas exagéré la succulence de la chair du bison. Cependant le soleil s’élevait à l’horizon pendant que nous déjeunions avec un véritable appétit de chasseurs, et le spectacle que ses rayons découvrirent à nos yeux, en dissipant les brouillards de la plaine,