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AGNES DE MERANIE,


PAR M. PONSARD.




Je voudrais pouvoir parler de la nouvelle tragédie de M. Ponsard avec indulgence, avec éloge ; malheureusement deux motifs impérieux me prescrivent la sévérité. L’enthousiasme excité par Lucrèce, il y a trois ans, a placé si haut l’auteur d’Agnès de Méranie, que le public, justement exigeant, attendait beaucoup de l’œuvre nouvelle ; et M. Ponsard, en n’acceptant pas tous les élémens de la donnée qu’il avait choisie, en laissant dans l’ombre la meilleure partie, la partie la plus féconde de son sujet, semble inviter lui-même la critique à le juger avec une indépendance inexorable. Puisqu’il a cru, en effet, pouvoir négliger les élémens les plus fertiles de la donnée tragique fournie par l’histoire, c’est qu’il trouvait, ou pensait trouver en lui-même une force, une énergie, une souplesse, une habileté suffisante pour dissimuler l’indigence du cadre dans lequel il lui plaisait de circonscrire le développement de sa tragédie. Or, il faut bien le dire, M. Ponsard s’est étrangement trompé. Non-seulement il a méconnu la véritable nature du sujet qu’il avait choisi, non-seulement il a mutilé l’histoire ; mais encore, étant donné le cadre qu’il s’était tracé, on peut dire, sans injustice, qu’il n’a pas su le remplir. Pour démontrer ce que j’avance, pour prouver jusqu’à quel point M. Ponsard s’est fourvoyé, pour entourer d’une lumineuse évidence cette double proposition, il me suffira de rappeler sommairement les faits consignés dans l’histoire et d’analyser la fable conçue par l’auteur.

Toutefois, avant d’aborder cette double tâche, je crois devoir dire avec franchise ce que je pense de l’œuvre nouvelle comparée à sa sœur aînée, à Lucrèce. On s’est beaucoup trop pressé, il y a trois ans, de crier au Corneille et d’applaudir comme une œuvre de génie la