Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/13

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et aux cadences indiennes qui troublaient, en mourant graduellement, le silence des solitudes.

Cette conduite d’argent sous l’unique surveillance de quelques arrieros eût suffi pour me rappeler que je foulais une terre primitive. Dans l’intérieur de la république, un régiment n’est quelquefois pour ces riches caravanes qu’une trop faible escorte. Sur certaines frontières, des sommes immenses peuvent impunément traverser les villes et les villages avec le nombre d’hommes strictement nécessaires pour charger et décharger les mules à chaque halte. Par un contraste digne de remarque, nulle part la propriété privée n’est respectée que dans cet état lointain, où les déportés aux présides, l’écume des grandes villes, formèrent d’abord le noyau de la population. Les crimes qui s’y commettent accusent l’effervescence des passions plutôt que les froids calculs de la cupidité. Chacun y vit, pour ainsi dire, au dehors, le foyer n’a pas de secrets, sauvegardé qu’il est par la bonne foi publique. Malheureusement, chaque jour, des gens sans aveu, des voleurs, des assassins échappés aux prisons ou au glaive de la justice, viennent demander un asile à ces solitudes. Telle est l’influence mauvaise et toujours plus active sous laquelle, en Sonora, les mœurs tendent à s’altérer. Ainsi la corruption des états du centre (Tierra Adentro) atteint peu à peu les frontières mêmes de la république, et on peut prévoir le jour où la Sonora n’aura gagné en échange de ses vieilles mœurs que les vices et la misère, partout inséparables d’une demi-civilisation.

Je repris le chemin de Tubac. Après avoir marché quelques heures, je m’aperçus que le soleil, près de se coucher, ne lançait déjà plus sur les prairies que des rayons obliques, et je m’étonnai de n’avoir pas atteint le préside. Je marchai encore, et bientôt il fallut me rendre à une terrible évidence. Trompé par une interminable succession de vertes collines, je m’était complètement égaré. Je montai sur la plus haute des éminences qui m’entouraient : si loin que mon œil put plonger, je ne vis devant moi que les immenses savanes qui se déroulaient à l’infini sans arbres, sans maisons, sans abri ! La rivière, qui, seule, aurait pu me guider, cachée par les ondulations du terrain, était invisible comme le préside. Deux coups de feu, que je tirai comme signal d’alarme, n’éveillèrent aucun écho. J’étais donc condamné à passer la nuit dans le désert, et ce n’était pas sans angoisse que je voyais arriver le moment où ces plaines immenses, qui devaient abriter tant d’hôtes redoutables, seraient envahies par l’obscurité. Un petit nuage gris, qui tranchait sur la pourpre pâlissante de l’horizon, me rendit tout à coup quelque espoir. Ce nuage, qui semblait toucher la terre, et dont le sommet était plus large, plus transparent que la base, devait être la fumée d’un feu allumé dans la savane. Je me dirigeai rapidement de ce côté, tout en me demandant qui j’allais rencontrer près de ce feu ?