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donner un prétexte à ses entreprises incessantes sur les droits et les possessions des peuples et des princes, alléguait la nécessité de détruire à tout prix la suprématie maritime de l’Angleterre. S’érigeant en défenseur du droit des gens universel foulé aux pieds par la tyrannie britannique, il a plus d’une fois exprimé sa surprise de ce que l’Europe entière ne lui avait pas prêté, à cet effet, un appui énergique et soutenu. On pourrait d’abord se demander si les sacrifices qu’il exigeait de ses alliés et de ses ennemis vaincus, afin de rendre efficace le blocus continental, n’étaient pas trop énormes, trop contraires à la nature des choses, pour qu’il fût possible de les prolonger beaucoup. Indépendamment même de cette considération préliminaire, un peu de réflexion fera suffisamment comprendre que l’intérêt de la liberté des mers, très secondaire pour une partie des états européens, ne pouvait, pour ceux qui y étaient le moins indifférens, balancer celui de leur indépendance, de leur existence même, incessamment menacées par la toute-puissance territoriale de l’empereur des Français. L’Angleterre, maîtresse absolue de la mer, peut sans doute gêner les communications et le commerce des autres états, inquiéter leurs côtes, enlever leurs colonies ; mais, par cela même que son immense établissement maritime absorbe la plus grande partie de ses ressources, elle n’a jamais été en mesure de prendre à elle seule sur le continent une attitude vraiment redoutable. Ce n’est jamais qu’en y formant, en y soudoyant des coalitions, qu’elle y a exercé une action puissante et obtenu une influence grande sans doute, quelquefois principale, mais jamais absolue, parce qu’elle devait la partager avec les alliés dont le concours lui avait seul permis de l’acquérir. Elle a certainement, en plus d’une occasion, abusé de cette influence ; jamais cependant on n’a pu craindre de sa part la réalisation de la monarchie universelle, parce que jamais, je le répète, elle n’a possédé par elle-même les moyens d’en entreprendre la conquête. La France seule, dans ces derniers temps, a eu le dangereux honneur d’être jugée capable d’y aspirer avec quelques chances de succès, et voilà pourquoi l’Europe entière s’est si souvent coalisée contre elle. En présence de Napoléon surtout, les considérations que je viens d’indiquer étaient si évidentes, qu’il n’était pas possible d’en méconnaître la force. Entre la prévision de vexations commerciales et maritimes plus ou moins éventuelles, plus ou moins éloignées, et le mal présent, intolérable d’une oppression qui ne laissait à personne le sentiment d’une existence libre ni d’un avenir assuré, les vœux de l’Europe ne pouvaient être douteux. Comme le fait très bien remarquer sir Robert Adair, les gouvernemens même que la contrainte rangeait temporairement parmi les alliés de Napoléon sentaient que l’Angleterre combattait en réalité pour eux ; loin de s’effrayer des victoires qui lui livraient de plus en plus sans partage la domination de la mer, ils voyaient avec une secrète satisfaction tout ce