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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/121

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par les Romains. Cette barrière n’a pas suffi, sans doute, pour empêcher toute conquête injuste, tout agrandissement contraire au bien général ; elle n’a pu maintenir entre les diverses puissances ces proportions exactes qui auraient mis les faibles à l’abri de toute usurpation, de toute injure : les choses humaines n’admettent pas une telle perfection ; mais, toutes les fois que la balance a été trop fortement ébranlée et qu’on a pu craindre la réalisation de cette monarchie universelle rêvée secrètement par tous les conquérans, la diplomatie n’a pas manqué à sa haute mission : elle s’est hâtée de former, au prix même du bouleversement momentané des relations et des alliances naturelles des états, une de ces coalitions puissantes qui finissent toujours par triompher de l’ennemi public, parce qu’à leur force matérielle s’unit tôt ou tard la force morale de l’opinion. Charles-Quint, Philippe II, l’empereur Ferdinand II, Louis XIV enfin, ont successivement succombé sous des coalitions semblables. Plus redoutable, plus grand qu’aucun d’entre eux, par conséquent plus coupable aux yeux de la politique, Napoléon devait succomber comme eux, et sa chute devait même être plus profonde parce que son élévation avait été plus excessive, parce qu’elle avait menacé plus sérieusement encore l’indépendance de l’Europe.

Par l’effet de son génie et de l’impulsion prodigieuse que la révolution avait donnée à la France, il s’était trouvé investi, dès son avènement, d’une puissance hors de proportion avec celle que la France avait possédée jusqu’alors. Les traités de Lunéville et d’Amiens, en nous laissant la Belgique, la rive gauche du Rhin et la Savoie, avaient certainement atteint la dernière limite de ce qu’on peut appeler nos frontières naturelles. Cependant, comme notre agrandissement s’était réalisé principalement aux dépens des états faibles, comme, par suite des partages de la Pologne et d’autres arrangemens analogues, toutes les grandes puissances avaient aussi, dans une certaine mesure, étendu leur territoire, comme enfin aucune atteinte grave, humiliante, n’avait encore été portée à leur indépendance ni à leur dignité, peut-être, fatiguées comme elles l’étaient d’une guerre longue et malheureuse, se seraient-elles résignées définitivement aux conditions qu’elles venaient de subir ; mais il eût fallu pour cela que le gouvernement français, satisfait de ses immenses acquisitions, évitât soigneusement d’inquiéter ces puissances par de nouvelles entreprises.

Malheureusement il était difficile qu’un homme tel que Napoléon, encore tout animé du feu de la jeunesse et rempli du sentiment de sa force, tînt une conduite aussi prudente, et qu’appelé incessamment à prendre une part principale au mouvement des affaires générales de l’Europe, alors si compliquées, il ne prétendît pas les dominer d’une façon absolue. C’était une grande tentation : il n’y résista pas. On sait comment il s’arrogea, en Allemagne, en Hollande, en Italie, une véritable dictature, comment, se