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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/119

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comme dans un miroir prophétique, les périls qui le menaçaient, eût voulu, par une dernière faveur, lui ménager la possibilité de les éviter.

Ce n’est pas, d’ailleurs, le seul avertissement de cette nature qu’il ait reçu dans le cours de son éclatante carrière. Le vulgaire, ébloui par tant de grandeur et de triomphes, se représente volontiers le règne du glorieux empereur comme une suite non interrompue de succès terminés à l’improviste par un effroyable revers. Quant aux causes de ce revers, s’il consent à ne pas y voir purement et simplement l’effet d’un hasard malheureux, il les rattache à quelque faute accidentelle, à quelque trahison inattendue et impossible à prévoir. La guerre d’Espagne, l’expédition de Russie, la défection des Saxons, celle de Murat, la malhabileté, à un jour donné, de tel ou tel lieutenant de Napoléon, sont successivement alléguées comme ayant causé sa ruine. On dirait, à entendre ces singuliers récits, que cette immense catastrophe a été un accident en dehors de toute vraisemblance et de toute prévision humaine. Rien n’est moins exact. Jamais l’édifice impérial n’eut, aux yeux de la génération contemporaine, ce caractère de solidité sans lequel il n’existe pas de véritable force morale. Il n’est, pour ainsi dire, pas une des campagnes de Napoléon dans laquelle il ne se soit vu, à un moment quelconque, sur le point de périr. Avant Austerlitz, comme avant Friedland, comme avant Wagram, il courait le risque d’être accablé par une coalition européenne organisée contre lui à la première nouvelle des embarras où il se trouvait engagé. Il s’en tira chaque fois par un miracle de son génie, de même qu’il fut sur le point de briser la coalition de 1813 par la magnifique victoire de Dresde. Après chacun de ces grands coups, l’Europe s’inclinait, saisie d’épouvante et d’admiration, et, pour quelques instans, elle perdait jusqu’à la pensée de secouer un joug qui semblait imposé par une puissance surnaturelle ; mais cette impression de terreur ne tardait pas à s’affaiblir, et, au moindre signe d’un retour de fortune, peuples et gouvernemens, oubliant tant d’échecs successifs, foulant aux pieds tous les engagemens auxquels ils avaient souscrit dans leur détresse, s’empressaient de reprendre les armes. Quelque chose leur disait que le colosse avait des pieds d’argile. En France même, les nombreux ennemis du régime impérial sentaient, à chaque instant, renaître leurs espérances, et ses partisans étaient saisis d’inquiétude dès qu’un nuage se montrait sur l’horizon.

A quoi faut-il attribuer cet instinct universel de l’instabilité du gouvernement de Napoléon et l’acharnement qui poussait sans cesse les peuples et les rois à essayer de le renverser ? Est-ce à son origine révolutionnaire, naturellement odieuse aux pouvoirs fondés sur le principe de la légitimité héréditaire ? C’était une difficulté sans doute, mais plus d’une fois on a vu des gouvernemens nouveaux et d’une origine non moins compromettante prendre rang définitivement parmi les anciennes