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tion immédiate en Afrique du droit commun et de l’ordre social de la France. À les entendre, la colonisation ne peut commencer en Afrique que du moment où l’on y aura transplanté toutes les institutions et toutes les lois de la France. Mais la France elle-même a-t-elle reçu en un jour sa législation et son organisation actuelles ? En admettant même qu’il y ait quelque analogie possible entre les deux pays, entre les deux populations de France et d’Algérie, demander que sur-le-champ on improvise en Afrique une imitation de notre ordre social, c’est vouloir substituer aux améliorations progressives données à la France des réformes instantanées et radicales ; c’est vouloir faire marcher du même pas deux civilisations qui n’ont ni le même âge ni les mêmes besoins ; c’est faire trop pour les temps ordinaires, c’est ne pas faire assez pour les nécessités imprévues d’un état naissant ; c’est précipiter le progrès et le retarder ; c’est enfin, par une singulière contradiction, demander qu’on agisse pour l’Algérie autrement qu’on n’a fait pour la France. C’est, de plus, méconnaître le principe et la cause de l’utilité, de l’efficacité de la législation qu’on invoque. En effet, cette législation, cette organisation, perfectionnées au fur et à mesure des besoins des diverses époques de notre civilisation, n’ont acquis le degré de perfection et d’utilité que l’on admire, que parce qu’elles ont toujours eu pour base ces mêmes besoins, que parce qu’elles ont été dans l’origine des lois spéciales pour des situations déterminées, étudiées et connues. Il faut donc bien se garder de proscrire systématiquement en Algérie les mesures spéciales : ce serait gravement compromettre l’avenir de la colonisation.

Comment parler de l’Algérie sans songer à notre marine, qui, dernièrement, a été l’objet de l’attention toute particulière du parlement anglais ? Nous n’aurons pas l’ingénuité de prendre à la lettre les assertions que M. Ward a portées à la tribune, et dont il connaît certainement aussi bien que nous l’exagération. Pour être plus certain d’obtenir le surcroît de subsides dont il juge que la marine anglaise a besoin, il a grossi démesurément les proportions de la nôtre. Ce qui frappe surtout M. Ward dans notre marine, c’est l’augmentation incessante du budget qui y est consacré ; mais, si M. Ward avait analysé ces surcroîts de dépenses, dont il se fait une arme pour en demander d’analogues aux communes d’Angleterre, il aurait reconnu que presque toutes ces augmentations sont consacrées à combler les déperditions causées à la marine par les administrations passées. Ces administrations, placées entre des chambres qui montraient trop peu de bonne volonté pour qu’on pût leur demander les fonds nécessaires et les exigences sans cesse croissantes d’événemens où il fallait que la marine agît, ces administrations ont vécu au jour le jour, laissant appauvrir nos arsenaux en approvisionnemens et en constructions neuves. C’est là le secret de notre budget actuel et du subside extraordinaire de 93 millions voté unanimement il y a quelques mois. C’est en quelque sorte un déficit que nous comblons. Ce mouvement extraordinaire imprimé aujourd’hui à la marine nécessite un développement de moyens administratifs qui est peut-être sans proportion avec le mouvement régulier et normal : de sorte que des économies faites à contre-temps entraînent à des dépenses plus considérables. Quoi qu’il en soit, ce budget français de la marine dont M. Ward fait un épouvantail aux communes a pour objet de rétablir la marine française sur un pied suffisant et régulier, et tel que l’état de paix même l’exige, mais non pas, ainsi qu’il l’insinue, de lui donner un développement extraordinaire qui soit de nature à porter ombrage à l’An-