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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/1148

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jusqu’après les chaleurs. Malheureusement M’rie de La Marinière n’était pas femme à se laisser ébranler. Elle partit comme elle l’avait résolu ; mais, à peine à la moitié de cette excursion, elle fut prise d’une fièvre pernicieuse dont elle revint mourir à Shiraz à la fin de la même année. Mme de La Marinière appartenait à une famille noble de la France qui avait souffert de la révolution de 1789. Elle avait été lectrice de la reine de Naples, Mme Murat, sœur de Bonaparte, et, bien qu’elle eût été constamment froissée dans tous ses rapports avec la France, elle avait conservé le plus vif attachement pour son pays et n’en parlait jamais qu’avec enthousiasme.

La partie périlleuse du voyage commence après Shiraz. L’itinéraire que suit M. de Bode pour revenir de Shiraz à Téhéran le conduit dans le pays des Lours, but principal de ses recherches. Les Lours ou habitans du Louristan se divisent en plusieurs hordes : les Mamaseni, les Khogilous et les Bakhtyari. Les Mamaseni sont divisés en quatre clans réunissant environ quatre mille familles ; ils campent dans la vallée de Shab-e-Bevan. Les Khogilous ne comptent pas moins de quatorze mille familles réparties en cinq grandes tribus ; ils habitent le territoire de Behbehan. Enfin les Bakhtvari occupent la partie de l’Ardekban qui s’étend depuis les terres des Khogilous et des Mamaseni jusqu’au mont Zagros [1]. Nous l’avouerons, ce qui nous a le plus intéressé dans le livre de M. de Bode, ce ne sont point les descriptions de bas-reliefs, ni les découvertes d’inscriptions ; c’est ce qu’il nous apprend, en des pages aussi vives que pittoresques, de toutes ces peuplades moitié sédentaires, moitié nomades, et restées à travers tant de siècles exactement les mêmes depuis Abraham jusqu’à nos jours. La partie nomade de cette population étrange a des habitudes très régulières. Elle passe une moitié de l’année, la saison chaude, dans les pâturages de ses montagnes, c’est-à-dire dans leurs vallées les plus retirées et les plus profondes, et l’autre moitié dans ses garam e sirs, ou campemens d’hiver, dans les plaines qui s’étendent sur le rivage septentrional ou occidental du golfe Persique. C’est en allant vivre sous la tente des Ilyats (nom vulgaire appliqué à toutes ces familles nomades, sans distinction de tribus) qu’on peut s’initier à toutes les bizarreries de ces mœurs patriarcales ; mais, pour tenter une expédition aussi hasardeuse, il faut s’engager dans d’âpres défilés, traverser d’immenses déserts, protégé par toutes les garanties que s’était assurées M. de Bode ; il faut surtout savoir tirer parti de ces circonstances exceptionnelles, comme l’a fait le voyageur russe, à force de courage, de persévérance et de sang-froid.

En quittant Shiraz et en se dirigeant vers l’ouest sur les traces de M. de Bode, on rencontre d’abord les ruines de Joundi-Shapour ; sur les bords d’une rivière célèbre par une des victoires d’Alexandre, le Granique. De cette station jusqu’au petit fort de Nourabad, des monticules de débris couvrent une étendue de plusieurs milles carrés et offrent aux recherches de l’antiquaire une carrière encore

  1. C’est dans cette grande famille des Lours qu’il faut chercher les véritables aborigènes de la Perse, les Zend, Arti ou Ardi, primitivement descendus de la Bactriane, dont ils ont retenu le nom : Bakhyari, Bactriane, tandis qu’ils ont donné leur nom de clan, Ardi, à la chaîne de montagnes (Ardekhan) qui leur offrit souvent un refuge contre les émigrations plus récentes des Perses et des Mèdes.