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l’ivresse. » On comprendra une telle émotion pour peu qu’en s’aidant des pages consacrées par Heeren à Persépolis, on cherche à reconstruire en idée cet édifice colossal, dont la position est déjà une première singularité. Le palais s’élève à l’endroit même où se touchent la partie montagneuse de la Perse et la plaine. Une chaîne élevée de magnifiques rochers en marbre gris présente une ouverture semi-circulaire, dans laquelle est contenu le corps de l’édifice, dont une partie dépasse de beaucoup la montagne. L’ensemble des constructions se développe sur trois terrasses étagées en amphithéâtre. Le marbre employé pour ces constructions a été tiré des montagnes mêmes sur lesquelles s’appuie le palais. Des blocs énormes sont réunis, sans chaux ni mortier, d’une manière si admirable, que le regard le plus attentif a peine à découvrir les jointures. Des escaliers de marbre conduisent des terrasses inférieures aux terrasses supérieures ; ils sont si larges et si commodes, que dix cavaliers pourraient les monter de front. L’escalier de la première terrasse conduit à un portique dont il ne reste que quatre pilastres. Des animaux gigantesques sont taillés dans chacun de ces pilastres, et semblent être, pour ainsi dire, les gardiens des portes. Ce sont deux taureaux fabuleux du côté de la façade, et deux sphinx tournés vers l’intérieur. Entre les pilastres se trouvent quatre colonnes encore debout ; tout le reste n’est que ruines.

De cette première plate-forme, des escaliers semblables aux premiers, quoique moins larges, conduisent à la seconde terrasse, sur laquelle se déploient quatre colonnades différentes. De soixante-douze colonnes dont elles se composaient, le baron de Bode n’en a plus retrouvé debout que treize, et, à ce propos, il fait une observation intéressante sur la marche graduelle de la destruction. Pietro de la Valle, en 1621, avait encore compté vingt-cinq colonnes. Mandelso, en 1638, ne parle plus que de dix-neuf ; lors de la visite de Kœmpfer, en 1698, et de Niebuhr, en 1765, le nombre en est réduit à dix-sept ; sir W. Ouseley, en 1811, en vit encore quinze ; enfin, aujourd’hui, il n’y a plus que treize colonnes. Cannelées et hautes de quarante-huit à cinquante pieds, ces colonnes sont si grosses, que trois hommes peuvent à peine les embrasser. De doubles tètes d’animaux, réunies par la nuque, remplacent les chapiteaux ; tel est l’ornement qu’on trouve le plus souvent reproduit dans l’ordre persépolitain : ces têtes laissent entre elles un creux où s’adaptaient évidemment des solives qui supportaient un toit plat, de sorte que le tout formait un grand péristyle. Par ce péristyle, on arrive à plusieurs édifices isolés, dont l’un, le plus grand de tous, occupe encore la même terrasse ; les autres, plus reculés, forment réunis comme une troisième terrasse encore plus élevée. Ils contiennent tous plusieurs chambres de différentes grandeurs et paraissent avoir été habités. On rencontre à chaque pas de précieux débris de sculptures, des groupes de personnages aux costumes et aux attributs variés, des combats d’animaux le plus souvent fabuleux et allégoriques. Dans ces images d’animaux mythiques, on reconnaît des élémens empruntés à la réalité. Ainsi les membres du lion, du taureau, du rhinocéros, de l’autruche, ont été combinés de manière à former des figures merveilleuses à l’aide des embellissemens arbitraires que s’est permis l’imagination des poètes et des artistes.

D’après cet aperçu général des ruines de Persépolis, on peut aisément se figurer quelle abondante moisson elles offrent aux recherches des archéologues. Au milieu des objets si admirables et si variés qui se disputaient son attention, M. de