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vous et pour moi ; je ne vous parlerai pas de mon ressentiment lors du mariage de mon fils. Votre malheur m’a désarmé, je vous ai appelée vers moi, et j’ai désiré voir et aimer dans votre fils William l’héritier de ma fortune, le jeune homme sur lequel se basaient tous mes rêves d’avenir et d’ambition.

Hélas ! madame, la destinée fut cruelle envers nous ! La veuve et le fils de mon fils auront tout ce qui peut assurer une existence honorable ; mais, maître d’une fortune que moi seul ai acquise, j’adopte mon neveu, et c’est lui que je regarderai désormais comme mon unique héritier. Je retourne à Londres pour surveiller mes affaires ; suivez-moi, madame, ma maison est la vôtre, je vous y verrai avec plaisir.

Eva (elle me l’a dit depuis sentit en elle, pour la première fois, le courage remplacer l’abattement. Elle eut la force que donne une noble fierté : elle releva la tête, et, si son front n’avait pas l’orgueil de celui de lady Mary, il avait du moins la dignité du malheur.

— Partez, milord, répondit-elle, partez, je ne vous suivrai pas. Je n’irai pas être témoin de la déchéance de mon fils ! Vous vous êtes bien hâté, milord, de condamner pour toujours ! Que sait-on de l’avenir ? vous avez bien vite désespéré de la miséricorde de Dieu !

— L’avenir ! reprit lord J. Kysington, à mon âge, il est tout entier dans le jour qui s’écoule. Si je veux agir, il faut que j’agisse le matin sans même attendre le soir.

— Faites donc comme vous l’entendez, répondit Eva. Je retourne dans la demeure où j’ai été heureuse près de mon mari, j’y retourne avec votre petit-fils, lord William Kysington ; ce nom, son seul héritage, il le garde, et le monde dût-il ne connaître ce nom qu’en le lisant sur son tombeau, votre nom, milord, est le nom de mon fils !

Huit jours après, Eva Meredith descendait le grand escalier de l’hôtel, tenant encore, comme lorsqu’elle entra dans cette fatale maison, son fils par la main. Lady Mary était un peu en arrière d’elle, quelques marches plus haut qu’elle ; de nombreux domestiques, tristement silencieux, regardaient et regrettaient la douce maîtresse chassée du toit paternel.

En quittant cette demeure, Eva Meredith quittait les seuls êtres qu’elle connût sur la terre, les seuls dont elle eût le droit de réclamer la pitié ; le monde s’ouvrait devant elle, immense et vide : c’était Agar partant pour le désert.

— C’est horrible, docteur ! s’écrièrent les auditeurs du médecin du village ; y a-t-il des vies si complètement malheureuses ? Quoi ! vous avez vu vous-même ?

— J’ai vu, mais je ne vous ai pas encore tout dit, répondit le docteur Barnabé. Laissez-moi achever.

Peu de temps après le départ d’Eva Meredith, lord J. Kysington se