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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/1089

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modernes [1], « le pays ne finît par se dépouiller d’une bonne partie de sa générosité. » Les changemens radicaux survenus depuis quinze ans dans le gouvernement des cantons n’ont sans doute porté aucune atteinte au courage martial des Suisses ; mais on ne saurait douter qu’un relâchement fâcheux ne se soit glissé à la suite de ces révolutions dans leur organisation militaire.

L’attachement passionné que les habitans de la Suisse portent à leur pays n’a, dans les masses, de réalité vivante qu’autant qu’il s’applique à chacun des cantons pris à part : « la petite patrie passe bien avant la grande. » Cette disposition universelle et constante des esprits ne permet pas qu’un gouvernement unitaire s’établisse par des moyens pacifiques, honorables et légaux. Les citoyens même les plus distingués, ceux qui unissent à des connaissances étendues les vues les plus larges, suivent entièrement à cet égard le sentiment commun, à moins toutefois qu’une ambition purement personnelle ne les en fasse dévier.

L’excessif développement de la population sur quelques points de la Suisse y a nécessité et doit nécessiter encore des expatriations fréquentes. Cependant la plupart des émigrans suisses ne quittent leur pays qu’avec l’arrière-pensée du retour. Jusqu’à présent, les populations de l’Helvétie ont montré moins d’aptitude que les autres portions de la famille teutonique à former, dans des contrées lointaines, des colonies pourvues des conditions d’une vitalité indépendante. Les études et les démarches de quelques citoyens généreux avaient récemment pour but d’ouvrir dans les possessions françaises du nord de l’Afrique un débouché suffisant à cette jeunesse des cantons que le manque d’espace rend turbulente autant que misérable. Les résultats de ces efforts se font encore attendre ; s’ils répondaient à l’espérance qu’on semble autorisé à en concevoir, ils resserreraient nécessairement les liens de l’alliance, chère à tous les souvenirs, qui, depuis le milieu du XVe siècle, a subsisté presque constamment entre la France et la Suisse. Jaloux, à bon droit, de l’indépendance de la confédération, les citoyens des cantons redoutent cependant pour leur pays les conséquences de l’isolement. Ils croient, en général, qu’une intimité politique avec l’une des puissances étrangères est indispensable à la sécurité de leur avenir. La plupart aiment à chercher cet appui du côté de la France, et cette disposition est même presque générale dans les cantons occidentaux. Dans la Suisse orientale, les sentimens sont partagés. L’ascendant diplomatique de l’Autriche s’est, dans ces derniers temps, beaucoup fortifié à Lucerne et dans les cantons primitifs ; Zurich et Saint-Gall s’en méfient sans le repousser entièrement ; les Grisons et le Tessin s’y montrent

  1. Machiavel, Istorie Fiorentine, lib. II, par. dernier.