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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/1054

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leurs états demeurait habituellement interdite [1], des paysans jaloux à l’excès, dans leurs foyers, de l’égalité démocratique, et gouvernant avec l’arbitraire le plus insolent des populations entières auxquelles ils étaient imposés pour baillis [2]. Ces rapprochemens, souvent bizarres, avaient eu du moins pour avantage de faire disparaître sur bien des points l’ancienne intolérance, fruit ordinaire de la séquestration intellectuelle et politique. Des alliances traditionnelles dominaient toute cette confusion et constituaient la situation extérieure du corps helvétique. Des capitulations régulières, dont l’usage remontait aux premières années du XVIe siècle, assuraient à la jeunesse des cantons, des pays alliés, et même des pays sujets, cette sorte de patrie imparfaite que les camps donnent aux soldats en échange des foyers paternels. Les Suisses affluaient au service de l’empire, de la Hollande, de l’Angleterre quelquefois, de l’Espagne toujours, et de la France par-dessus tout. Zurich tenait pour l’alliance autrichienne ; Berne, Fribourg et Soleure se vouaient franchement à l’alliance française, et la prépondérance décidée du sénat de Berne rendait, dans les diètes du corps helvétique, l’intérêt de la couronne de France absolument supérieur à toutes les autres influences du dehors. Quand, en Suisse, on entendait dire le roi, c’était au souverain qui siégeait à Versailles que ce titre, prononcé avec affection et respect, s’appliquait exclusivement. La Suisse aimait à croire son indépendance garantie par cette intimité ; réciproquement, dans la distribution des forces militaires du royaume et dans l’établissement d’un système de forteresses autour de ses frontières, Louvois, Vauban et leurs successeurs avaient tenu grand compte du contingent assuré par les capitulations à l’armée de la couronne, comme de l’obstacle que le massif belliqueux des montagnes suisses opposait aux opérations de tout ennemi qui aurait voulu profiter, pour attaquer la France, de l’espace presque désarmé que laissent entre eux le Rhin devant Huningue, et le Rhône au pont de Beauvoisin.

Avec toutes les apparences de la sécurité complète au dehors, de la prospérité croissante au dedans, la Suisse s’affaiblissait pourtant à la fin du siècle dernier et courait une périlleuse fortune. La confiance était détruite aussi bien entre les différens états que, dans le sein de chacun d’eux, entre les gouvernans et les gouvernés. L’ancienne organisation militaire n’avait plus, dans ce berceau de soldats mercenaires, qu’une vaine apparence de vitalité. Partout les sujets aspiraient à l’affranchissement, les vassaux à l’indépendance, les citoyens à l’égalité. Dans le pays de Vaud, la conspiration imprudente, mais à quelques égards généreuse, du major Davel avait révélé au sénat de

  1. L’évêque de Bâle à Bienne.
  2. Dans les bailliages italiens, où la rapacité et la morgue des gouverneurs nommée par les petits cantons étaient proverbiales.