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les officiers et même les simples soldats des colonies militaires (Militär-Grenzen) établies le long de la frontière turque, en Croatie, en Slavonie, en Dalmatie. Ces régimens, qui sont la meilleure milice de l’Autriche, Illyriens par le sang, sont animés, au plus haut degré de l’esprit de l’illyrisme. Les officiers de la colonie, dont le chef-lieu est à Carlstadt, reçoivent toujours de la société d’Agram le plus cordial accueil ; les Croates n’en parlent jamais qu’avec fierté, et ils ne manquent jamais de dire : Nos régimens. L’Autriche dit aussi : Mes régimens. Le fait est qu’ils appartiennent de tout cœur à l’Illyrie nouvelle.

Ainsi l’illyrisme prend dans la société croate le caractère d’une fraternité simple et expansive. C’est un besoin impérieux de s’entendre, de se rapprocher, de s’aimer, de parler et d’agir en commun, dans l’idée illyrienne et nationale. En dehors de cette idée, une seule chose attire sérieusement l’attention des Croates : c’est ce travail mystérieux, mais puissant, qui s’accomplit depuis quinze ans dans les pays slaves du nord, en Bohême, en Pologne, en Russie, sous le nom de slavisme ou de panslavisme. Il ne s’agit pas, on le sent bien, du panslavisme russe. Sans doute, à l’origine, la Russie eût été fort satisfaite de lier de bons rapports avec les Illyriens de la Croatie. Il y a plus : il n’est pas douteux que s’il n’existait point, pour échapper au germanisme, d’autres moyens que d’invoquer la protection morale de cette nation, les Croates consentiraient à en courir toutes les chances, car, maître pour maître, tout bon Slave préfère les Russes aux Allemands ; mais la question ne se poserait ainsi, en Croatie, que le jour où tout espoir serait perdu de trouver un concours efficace, une réciprocité d’appui dans celles des familles slaves qui sont dépendantes et qui souffrent de l’être. Par ce sentiment, les Croates se rattachent au panslavisme des peuples dont la Pologne est considérée comme la tête et le bras, pour la place qu’elle tient dans les événemens, pour son attitude de résistance, enfin parce qu’elle est le type même de l’opprimé et le premier soldat des nationalités. Tant que ce panslavisme n’aura pas été vaincu par le panslavisme opposé, les jeunes Illyriens auront pour celui-ci de la défiance et de la répulsion, et pour celui-là, au contraire, un penchant naturel et spontané. Toutefois les Illyriens ne vont point jusqu’à l’idée d’une confédération ; ils comprennent l’action simultanée dans une cause pareille pour tous. Avant toute chose, ils tiennent à leur personnalité illyrienne. Ils se complaisent dans cette riante perspective d’une nation illyrienne existant pour elle-même et se gouvernant elle-même par des lois propres à son génie.

L’illyrisme, des Croates est celui de tous les Illyriens de l’Autriche, sauf la vivacité des passions, qui n’ont point dans toutes les provinces une égale liberté pour se ’produire ; mais pour toutes c’est un système. En Turquie, chez les Serbes, les Bulgares, les Bosniaques, les Monténégrins,