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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/1031

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Magyars ne seraient pas éloignés de le craindre. Par bonheur, ils croient encore en eux-mêmes ; leur foi nationale leur offre quelques consolations dans ces rêves sinistres et dans les accès de désespoir qui les suivent.

Assurément l’Autriche tient à réduire les Magyars à une complète impuissance par les Illyriens : mais il ne m’a point paru que ce fût là toute sa pensée sur l’illyrisme. Au moins, il y a un an, semblait-elle fonder sur l’avenir de cette idée des projets plus ambitieux, et l’on eût dit qu’elle était prête à lutter de hardiesse avec les Croates. Pourquoi, en effet, n’aurait-elle pas, comme eux, porté ses regards par-delà sa frontière méridionale ? pourquoi n’aurait-elle pas profité des conquêtes morales accomplies par eux dans un empire voisin, dont l’Europe a plus d’une fois prédit la ruine ? L’illyrisme, sagement dirigé en ce sens, ne pouvait-il pas promettre d’amples compensations aux embarras qu’il causait d’autre part ? Le guider dans ces voies, n’était-ce pas d’ailleurs se conformer à des traditions déjà anciennes ? Dans les derniers temps, n’avait-on pas cherché à agiter la Bosnie catholique au nom du principe religieux ? L’illyrisme était de nature à porter plus loin, à parler un bien autre langage aux imaginations. Avec un peu d’aide, il était assez fort pour prendre moralement possession de la Bosnie, en attendant que le jour vînt d’en prendre possession politiquement.

Voilà ce que l’Autriche semblait penser de l’illyrisme il y a un an : elle connaissait la propagande illyrienne en Turquie, et elle ne la voyait point avec défaveur. On dit qu’inquiétée par les événemens survenus dans sa province polonaise et par les liens de parenté qui rattachent l’illyrisme au slavisme russe-polonais ou bohème, elle ne demanderait pas mieux aujourd’hui que de le ramener en arrière, de le renfermer dans cette lutte municipale, où il n’était redoutable que pour les Magyars. On ajoute même que le mot d’illyrisme, écrit en tête de tant de publications, toléré long-temps, mais non reconnu par la censure, serait devenu essentiellement suspect pour la chancellerie de Vienne, et qu’elle serait décidée à le proscrire sans pitié.

Quoi qu’il en soit, les Illyriens ne s’affligent point plus qu’ils ne le doivent des nouvelles dispositions du pouvoir central. Le mot mis à l’index ; l’idée n’en subsistera pas moins. Il est trop tard pour l’étouffer, et l’Autriche ne le pourrait plus. Elle ne peut plus faire qu’il n’y ait pas, entre le Danube et la Grèce, quinze millions d’hommes d’une même race animés tous par l’espoir d’une fraternelle union. Elle ne peut plus faire que ces passions, ces souvenirs, ces espérances, toute cette agitation qui s’est produite autour de l’illyrisme, s’apaisent et disparaissent. L’illyrisme le sait bien. Aussi ne craint-il point qu’on l’abatte ni qu’on l’enchaîne ; il a pris son vol assez haut pour être à l’abri de semblables périls. Il sait que le jour où il serait menacé dans les Alpes, il trouverait bien un refuge ailleurs, dans les Balkans.