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d’Agram, patriote dévoué, quoique prudent à l’excès. En somme, sans s’expliquer catégoriquement sur les questions spéciales d’organisation constitutionnelle qui lui étaient soumises, elle s’étudiait alors de mille façons à caresser l’illyrisme lui-même. Si peu que ce fût, n’était-ce pas déjà beaucoup ? N’était-il pas fort étrange que la Croatie pût exprimer si hautement ses griefs, parler même de sa nationalité, et que l’Autriche se crût obligée de lui répondre sur le ton de la bienveillance ? C’était donc une chose sérieuse que tout ce bruit qui se faisait autour des questions discutées par la congrégation, et l’illyrisme était devenu une force politique.

Ce succès, on le pense bien, représentait une somme d’efforts qui ne dataient point de la veille. Cependant, à tout prendre, le mouvement illyrien n’est vieux que de quinze ans. Le sentiment de la race est antique parmi les Slaves méridionaux ; mais il ne s’est déclaré bien nettement parmi eux qu’à l’époque où l’attention de l’Europe, sollicitée par la renaissance de la Grèce et la chute de la Pologne, s’est portée sur les questions de races depuis quelque temps agitées par les écrivains allemands. Peut-être aussi la France n’est-elle point tout-à-fait étrangère au réveil de l’illyrisme ; au moins aime-t-on à s’en glorifier sur les bords de la Save, où l’on a conservé de notre administration les meilleurs souvenirs. En rendant à une partie de l’ancien territoire illyrien son nom primitif, Napoléon avait assurément touché la fibre nationale des populations voisines de l’Adriatique ; il avait fait mieux encore : il avait reconnu plus tard la langue illyrienne pour langue officielle dans les provinces, il avait pris soin qu’un journal fût publié dans les pays dalmates à la fois en italien et en illyrien, et que les lois données par lui fussent écrites dans l’idiome national comme en français. Quelques savans s’étaient grandement réjouis d’avoir trouvé un maître si généreux, et l’un d’eux avait même publié, en tête d’une grammaire éditée à Laybach en 1811, une ode toute pindarique, dans laquelle l’empereur des Français est considéré comme le régénérateur futur de la grande nation illyrienne. On se plaisait à croire qu’après avoir foudroyé l’Autriche et dégagé entièrement l’Illyrie du joug des Allemands, il allait frapper quelque grand coup sur l’empire ottoman, pour lui enlever l’autre partie de l’Illyrie et la réunir à la première. C’était, à vrai dire, élargir beaucoup les plans de Napoléon, et l’Illyrie d’alors eût été elle-même peu préparée à saisir la fortune qui se serait ainsi offerte : le sommeil dans lequel elle est retombée en 1815 le prouve assez. Toujours est-il que la fondation des provinces illyriennes a exercé sur les bords de l’Adriatique une influence bienfaisante et qu’elle a porté les populations à rentrer en elles-mêmes. Aujourd’hui encore, c’est pour elles comme un rêve heureux qu’elles s’efforcent de poétiser, et l’on voudrait en vain leur persuader que l’Illyrie de l’avenir n’a pas existé dans la pensée de Napoléon.