Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/1021

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Je vis que la foule, qui avait quelque temps stationné sur la grande place, se portait vers un autre point de la ville ; je suivis le courant jusqu’à une place moins vaste, située dans la ville haute, à l’endroit même où s’élèvent l’hôtel du ban et la chambre des assemblées de congrégation et de comitat. La foule était immense et bruyante, et plusieurs députés péroraient vivement au milieu de groupes empressés à les écouter. Au bout de quelques instans, trois voitures à quatre chevaux et d’une grande richesse déposèrent, à l’entrée de la salle des députés, trois vieillards, trois évêques, dont deux à longue barbe, et par conséquent du rite grec. Le troisième était M. Haulik, le très riche et très généreux évêque catholique d’Agram. Les cris répétés de Jivio marquèrent la joie que causait leur présence. Enfin le ban de Croatie lui-même, dans le costume d’officier-général de hussards, escorté de haïduques, sortit de son hôtel, la tête basse, traversa la foule, redevenue tout à coup silencieuse, et entra dans la congrégation, sans avoir reçu même les plus simples témoignages de politesse. On se souvenait trop bien des massacres des dernières élections, ordonnés, disait-on, par lui, et on ne manquait jamais l’occasion de lui donner des preuves d’une amère rancune, bien qu’il eût courageusement défendu la nationalité croate à la dernière diète de Presbourg.

Les débats de la congrégation sont publics, et les spectateurs ont leur place désignée. J’entrai, avec la foule, dans une salle capable de recevoir plusieurs centaines d’auditeurs et d’où l’on domine la salle des délibérations, située à l’étage inférieur. Les députés étaient assis autour de trois tables oblongues. Le ban, le comte Haller, siégeait à l’extrémité de la table du milieu, et il avait à sa droite l’évêque d’Agram ; mi peu plus bas, toujours à droite, après deux autres évêques, or, remarquait le chef du parti illyrien dans la congrégation et dans la diète de Hongrie, le comte Janco Draschkowicz. Ces trois tables fort simples étaient entourées d’une balustrade derrière laquelle se tenaient debout, en grand nombre, des jeunes gens armés comme les députés eux-mêmes : c’étaient les lettrés (litterati), c’est-à-dire ceux qui ont passé par toutes les épreuves de l’enseignement des écoles, et qui peuvent à ce titre assister aux débats de la congrégation avec les députés, y prendre part et donner leur avis, s’ils sont de la classe noble.

Les orateurs discutaient en latin. Un seul s’exprimait dans l’idiome national, et c’était précisément le lettré Kukulewicz, poète et ardent patriote. Aussi, à peine une parole tombait-elle de ses lèvres qu’il était salué par ces mêmes cris prolongés et unanimes de Jivio ! Au reste, il était fort peu d’orateurs qui ne recueillissent ainsi quelques applaudissemens, et cela contrastait remarquablement avec le silence qui se faisait sitôt que le ban prenait la parole. E définitive, on ne traita, dans cette séance ; que des questions que j’appellerai de sentiment ; on se félicita