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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/1007

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Mais il leva ses pattes au ciel avec désespoir, et enfin j’entendis ces paroles au milieu de ses soupirs et de ses sanglots :

— Je suis incarcéré dans cette peau de caniche jusqu’au jugement dernier, si la magnanimité d’une vierge ne me délivre pas de cet enchantement.

Oui, une vierge que l’approche de l’homme n’a pas souillée peut seule me sauver, et voici à quelle condition :

Cette vierge chaste, durant la nuit de Saint-Sylvestre, doit lire les poésies de M. Gustave Pfizer sans s’endormir.

Si elle ne succombe pas au sommeil pendant cette lecture, si elle ne ferme pas ses chastes paupières, alors le sortilège est détruit, je redeviens homme, je suis décaniché !

— Ah ! dans ce cas-là, repris-je, je ne puis pas entreprendre l’œuvre de votre délivrance, car 1° je ne suis pas une chaste vierge,

Et 2° je serais encore bien moins en état de lire les poésies de M. Gustave Pfizer sans m’endormir au beau milieu. -


XXIII.

Des hauteurs fantastiques qu’habite la sorcellerie, nous redescendons dans la vallée, nous reprenons pied dans le réel, nous marchons dans le monde positif.

Arrière, fantômes, visions nocturnes, apparitions aériennes, rêves fébriles ! nous revenons à la raison et à Atta Troll.

Le bon vieux repose dans sa caverne, près de ses petits, et il ronfle du sommeil des justes. Il s’éveille enfin en bâillant.

Derrière lui est son fils, le jeune Une-Oreille, qui se gratte la tête comme un poète qui cherche la rime ; il a même l’air de scander le rhythme.

Près de leur père aussi sont couchées, couchées sur le dos en rêvant, les filles d’Atta Troll, belles d’innocence comme des lis à quatre pattes.

Quelles tendres pensées s’épanouissent dans l’ame de ces vierges au poil blanc ? Leurs yeux sont humides de pleurs.

La plus jeune surtout paraît profondément émue. Elle sent dans son cœur un transport de bonheur ; elle éprouve la puissance de Cupidon.

Oui, la flèche du petit dieu a traversé sa fourrure lorsqu’elle a vu… O ciel ! celui qu’elle aime, c’est un homme !

C’est un homme, et il s’appelle Chenapanski. Dans la grande déroute carliste, un matin, dans la montagne, il passa près d’elle en courant à toutes jambes.

Le malheur d’un héros touche toujours les femmes, et, sur la figure de celui-là, on lisait comme d’habitude la pâle mélancolie, les sombres soucis, le déficit financier.