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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/1005

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suivre leurs blanches valseuses, qui tourbillonnaient légères comme le vent.

Ces pauvres bêtes étaient impitoyablement entraînées, et leur respiration bruyante étouffait presque la basse de l’orchestre.

Parfois les couples se heurtaient en valsant, et l’ours donnait quelque coup de pied furtif au spectre qui l’avait poussé.

Parfois aussi, dans l’ivresse de la danse, un ours arrachait le linceul de la figure de sa danseuse, et une tête de mort apparaissait.

Enfin, aux accords bondissans de la trompette et des cymbales, au tonnerre de la grosse caisse, on commence le galop.

Mais je n’en pus voir la fin, car un ours mal léché me marcha si bien sur les cors, que je me mis à crier et que je m’éveillai.


XXII.

Phoebus, sur son tilbury céleste, fouettait ses chevaux en feu, et il avait déjà parcouru la moitié de sa course radieuse,

Tandis que je dormais encore et que je rêvais d’ours et de spectres étrangement enlacés, folles arabesques.

Il était midi quand je me réveillai. J’étais tout seul ; mon hôtesse et Lascaro étaient partis de bon matin pour la chasse.

Il n’y avait plus dans la cabane que le caniche de la sorcière. Il était debout au foyer, près de la chaudière, une cuillère à la patte.

Il paraissait très bien dressé, quand la soupe cuisait trop vite, à la tourner rapidement et à l’écumer.

Mais suis-je moi-même ensorcelé, ou la fièvre me trouble-t-elle encore le cerveau ? J’en crois à peine mes oreilles. — Le chien parle !

Oui, il parle allemand, et sa prononciation trahit même le grasseyant accent de la bonne Souabe. Rêveur et comme plongé dans ses pensées, il parle ainsi :

— Oh ! je suis le plus malheureux des poètes souabes. Il me faut languir tristement à l’étranger et garder la marmite d’une sorcière.

Quel exécrable maléfice que la magie ! Que ma destinée est tragique ! Sentir comme un homme sous la peau d’un chien !

Ah ! si j’étais resté chez nous, près des chers poètes de notre école ! Ils ne sont pas sorciers, eux, et ils n’enchantent personne ;

Si j’étais resté chez nous près de Carl Mayer, près des doux vergismein-nicht et des soupes aux noudel de la patrie !

Aujourd’hui surtout je meurs presque du mal du pays. Si je pouvais seulement voir la fumée qui s’élève des cheminées lorsque l’on cuit la choucroute à Stuttgart ! -

Lorsque j’entendis ces paroles, je me sentis ému d’une profonde pitié.