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l’arabe le plus pur, et n’avait conservé de sa langue primitive que le souvenir de quelques chansons ou pantouns, que je me promis de lui faire répéter.

— Maintenant, me dit Mme Bonhomme, comment ferez-vous pour vous entretenir avec elle ? — Madame, lui dis-je, je sais déjà un mot avec lequel on se montre content de tout, indiquez-m’en seulement un autre qui exprime le contraire. Mon intelligence suppléera au reste, en attendant que je m’instruise mieux. — Est-ce que vous en êtes déjà ; au chapitre des refus ? me dit-elle. — J’ai de l’expérience, répondis-je, il faut tout prévoir.

— Hélas ! . me dit tout bas Mme Bonhomme, ce terrible mot, le voilà : « Mafisch ! » cela comprend toutes les négations possibles.

Alors je me souvins que l’esclave l’avait déjà prononcé avec moi.


VI. – L’ÎLE DE RODDAH

Le consul-général m’avait invité à faire une excursion dans les environs du Caire. -. Ce n’était pas une offre à négliger, les consuls jouissant de privilèges et de facilités sans nombre pour tout visiter commodément. J’avais en outre l’avantage, dans cette promenade, de pouvoir disposer d’une voiture européenne, chose rare dans le Levant. Une voiture au Caire est un luxe d’autant plus beau, qu’il est impossible de s’en servir pour circuler dans la ville ; — les souverains et leurs représentans auraient seuls le droit d’écraser les hommes et chiens dans les rues si l’étroitesse et la forme tortueuse de ces dernières leur permettaient d’en profiter. Mais le pacha lui-même est obligé de tenir ses remises près des portes, et ne peut se faire voiturer qu’à ses diverses maisons de campagne ; — alors rien n’est plus curieux que de voir un coupé ou une calèche du dernier goût de Paris ou de Londres portant sur le siége un cocher à turban, qui tient d’une main son fouet et de l’autre sa longue pipe de cerisier.

Je reçus donc un jour la visite d’un janissaire du consulat, — qui frappa de grands coups à la porte avec sa grosse canne à pomme d’argent, pour me faire honneur dans le quartier. Il me dit que j’étais attendu au consulat pour l’excursion convenue. Nous devions partir le lendemain au point du jour ; mais le consul ne savait pas que, depuis sa première invitation, mon logis de garçon état devenu un ménage, et je me demandai ce que je ferais de mon aimable compagne pendant une absence d’un jour entier. La mener avec moi eût été indiscret, la laisser seule avec le cuisinier et le portier était manquer à la prudence la plus vulgaire. Cela m’embarrassa beaucoup. Enfin je songeai qu’il fallait ou se résoudre à acheter des eunuques, — ou se confier à quelqu’un. Je la fis monter sur un âne, et nous nous arrêtâmes bientôt devant