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ne produit rien en France au même prix que l’étranger ? Pour les céréales, elle est vaincue par la Russie, le Danemark, l’Allemagne du nord et tous les pays qui nous confinent au nord et au midi ; pour les soies brutes, par l’Italie et le Piémont ; pour le lin, le chanvre, les gaines oléagineuses, les résines et les bois de construction, par les états du Nord ; pour les bestiaux, les chevaux, les moutons, par l’Allemagne du midi, la Suisse, la Sardaigne et la Belgique. Toutes ces branches de l’industrie agricole suivraient donc le triste sort de nos manufactures, et que nous resterait-il pour nous dédommager de tant de pertes ? On dit bien que, si nous recevions librement de l’étranger tout ce qu’il peut livrer à meilleur marché que nous, nous lui vendrions d’autres produits en échange ; mais ces produits, où sont-ils ? Nous voyons clairement tout ce que l’étranger serait en mesure de nous fournir ; nous ne voyons pas de même ce qu’il nous serait possible de lui rendre.

« Il y aurait bien plus à dire encore sur notre navigation marchande. C’est là une industrie précieuse qui nous échapperait tout entière, et, sans parler du préjudice que nos populations maritimes en éprouveraient, la puissance même de l’état en recevrait une irréparable atteinte.

« Toute cette belle doctrine de la liberté du commerce n’est donc, en effet, qu’une théorie, bonne peut-être pour les peuples les plus avancés dans la carrière industrielle, et dont nous pouvons admettre l’application pour notre propre pays dans un avenir lointain, mais que notre situation présente repousse. Si les principes généraux la recommandent, la pratique, guide plus sûr, la condamne. Aussi n’est-elle en faveur qu’auprès des théoriciens puis, véritables rêveurs de bien public, qui, les yeux tournés sans relâche vers un ordre imaginaire n’ont pas un regard pour notre état présent. Quant aux hommes pratiques, aux industriels de toutes les classes, demandez-leur ce qu’ils en pensent. S’il en est quelques-uns qui professent les principes de liberté, ceux-là n’en demandent l’application que pour les autres et la rejettent bien loin pour eux-mêmes. Interrogez-les tour à tour. Nous savons bien que quelques négocians et armateurs de nos villes maritimes aspirent à obtenir des facilités plus grandes dans la circulation des marchandises, et on comprend sans peine ce qu’ils auraient à gagner dans l’accroissement du mouvement commercial ; mais demandez-leur s’il veulent donner l’exemple en renonçant les premiers aux droits différentiels qui protégent leur armemens. Ne suffit-il pas de savoir combien de fois ils ont protesté contre les traités de 1822 et 1826, qui les mettent sur un pied d’égalité avec les armateurs de l’Angleterre et des États-Unis ?

Les besoins de l’état, d’ailleurs, ne permettent pas qu’on reçoive en franchise les marchandises étrangères. La douane produit aujourd’hui au trésor, déduction faite de l’impôt du sel, environ 152 millions par an. L’état est-il en mesure de renoncer à un pareil revenu ? Ce n’est