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Vous admirez, n’est-il pas vrai ? Ce récif granitique ; mais en philosophe, en rêveur, et pour quelques instans, après lesquels, reprenant votre bâton de pèlerin, vous irez interroger d’autres souvenirs. Celui-ci ne tardera pas à s’effacer, car vous êtes, après tout, un enfant de ce siècle pour qui les grandes races éteintes, les vestiges des temps passés, n’ont qu’une valeur poétique, et qui ne peut leur accorder une sympathie durable et sérieuse. Vous êtes Français d’ailleurs ; l’anéantissement de l’aristocratie, qui se décompose chaque jour sous vos yeux, malgré quelques efforts isolés et mesquins, ne vous a laissé aucune de ces illusions sans lesquelles il n’est pas une religion possible, ni celle du passé, ni celle de l’amour, ni même celle de l’or, qui, lui aussi, a besoin de prestiges et de mensongères idoles.

Mais supposez un autre pays, un autre temps. En face d’une résidence féodale comme celle dont nous avons évoqué l’image, et l’œil arrêté sur ses tours élancées, sur sa chapelle gothique ; où se pressent les tombes illustres, sur les longues galeries où, dans les noirs lambris de chêne sculpté, la piété des fils a placé tour à tour l’image sévère des ancêtres, supposez un Anglais, c’est-à-dire un homme du Nord, fidèle aux traditions de sa race et conservant cet esprit de vénération de respectueuse déférence que les bouleversemens successifs de la société européenne n’ont pas encore détruit, l’impression produite sera plus intense, l’admiration plus réelle, le souvenir plus durable. Un Anglais de notre temps, fût-il plébéien de naissance et de cœur, celui-là même qui combat avec le plus de vigueur pour la cause du progrès, celui-là qu’on retrouve, soit au parlement, soit sur les hustings, armé d’invectives contre les représentans actuels de la féodalité, celui-là, dis-je, — mieux que chez nous un La Trémouille, un Montmorency, — se laissera dompter par la solennelle grandeur d’un pareil tableau. Il retrouvera dans son cœur, où le sang germanique bat encore, quelques-uns de ces instincts qui formèrent la société du moyen-âge ; il subira, malgré les révoltes de sa raison, l’influence de ce respect inné qui donnait alors l’autorité au plus brave, au plus fort, à l’homme bardé de fer, au châtelain bardé de pierre.

Encore a-t-il, pour réagir contre cette involontaire émotion, le souvenir de tout ce qui s’est accompli en Europe depuis cinquante ans. Il a vu, — ou, s’il ne l’a pas vue, il la connaît à fond, — la lutte désespérée du génie aristocratique et de l’esprit d’affranchissement. Il peut se rendre compte de l’arrêt providentiel porté contre ces hautes castes, dont l’œuvre est achevée, et dont la civilisation fait lentement justice. La question n’est pas douteuse à ses yeux, et si le grand manoir représente pour lui une force encore vivante, un emblème de résistance encore active, il ne saurait lui accorder ce respect mêlé de crainte qui jadis environnait la forteresse féodale, quand sa chute ne pouvait se prédire