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appliquée par ses ministres et revêtue pour la forme de sa signature ces dépêches étaient rédigées d’après les notes qu’il apposait de sa main aux lettres du duc d’Albe ; les minutes lui en étaient remises avant d’être expédiées, et il y faisait parfois des changemens. C’est donc Philippe II qui parle, qui agit directement jusque dans les moindres détails de ce procès ; c’est sur lui qu’en retombe toute la responsabilité.

Une lettre postérieure à celle dont je viens de traduire les passages les plus saillans explique quelles étaient les considérations qui empêchèrent le roi d’ordonner immédiatement l’exécution de l’arrêt. Philippe II craignait que la publicité du supplice de Montigny ne réveillât dans les Pays-Bas une agitation qu’on espérait alors avoir calmée, et qu’elle ne produisît même une impression fâcheuse dans les contrées voisines. Tout autre prince en eût tiré la conséquence qu’il était à propos de faire grace au condamné. Philippe II en conclut qu’il fallait que l’arrêt fût exécuté avec aussi peu de bruit que possible ; telle est son expression. Il paraîtrait qu’un conseil formel fut tenu pour délibérer sur les moyens par lesquels on pourrait le mieux atteindre ce but. Les détails qui vont suivre sont puisés dans une relation confidentielle envoyée au duc d’Albe par l’ordre exprès du roi, et annexée à une des dépêches royales.


« Tous ont été d’accord qu’il n’était pas opportun de recommencer à verser le sang ni de donner lieu aux sentimens pénibles et douloureux qu’auraient éprouvés, comme on l’a fait observer, non-seulement les parens et les amis de Montigny, mais encore tous les naturels des Pays-Bas, dont le mécontentement et les murmures eussent été d’autant plus grands que, le coupable se trouvant en Espagne, on n’aurait pas manqué de prétendre que tout s’était fait par compérage, et qu’il avait été sacrifié sans pouvoir se défendre juridiquement. La majorité pensait donc qu’il convenait de lui faire prendre un mets ou une boisson empoisonnés dont il mourût peu à peu, en sorte qu’il eût le temps, pendant sa maladie, d’arranger les affaires de son ame ; mais S. M. a jugé qu’en suivant cette marche, on ne ferait pas un acte de justice, et qu’il valait mieux qu’il subît, en prison même, le supplice du garrote (de l’étranglement) d’une manière assez secrète pour que personne n’en eût jamais connaissance, et qu’on crût qu’il était mort de sa mort naturelle. La chose ayant été ainsi résolue, comme aussi que le mariage de sa majesté se ferait à Ségovie, sa majesté a ordonné que ledit Montigny fût transféré du château de cette ville à celui de Simancas. »


Tels sont exactement, et plus naïfs encore qu’il ne m’a été possible de les rendre, les termes de la relation envoyée au duc d’Albe. Je doute que l’histoire des gouvernemens civilisés offre rien de comparable à cette délibération atroce racontée avec tant de sang-froid et comme la chose du monde la plus naturelle. Le scrupule de légalité qui empêcha Philippe II de consentir à l’empoisonnement est surtout un trait caractéristique. L’ironie la plus mordante n’eût pas mieux inventé.