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dernières lueurs de la sagesse antique ? Pas un contemporain n’a eu soin de nous en instruire. Il est des momens où l’histoire, s’associant à toutes les passions, à l’enivrement des vainqueurs, n’a plus pour les causes malheureuses et pour ceux qui succombent avec elles qu’une indifférence impie. Un seul fait subsiste, c’est qu’avec la vingt-neuvième année du VIe siècle commença pour la philosophie un oubli qui s’annonçait comme éternel : on avait jeté sur la statue de Minerve un voile que le temps, disait-on, ne devait plus soulever.

L’humanité est à la fois perfectible et faible. Souvent un amour sincère pour une vérité qu’elle estime nouvelle la rend injuste et aveugle à l’égard d’institutions et d’idées qui, sous d’autres formes et dans des conditions différentes, contenaient la même vérité. Nous sommes les dupes du temps et de l’espace, hors desquels nous ne saurions vivre. Au moment où la république des Scipions disparaissait sous la dictature de César et d’Auguste, au moment où le compétiteur de ce dernier se perdait en affichant des mœurs orientales et des vices qui n’étaient pas romains[1], une évolution nouvelle se préparait dans les idées, dans les croyances, et les symptômes s’en montraient partout, à Rome, à Athènes, à Jérusalem, à Alexandrie. Le polythéisme ne satisfaisait plus personne, pas même les esprits voluptueux et délicats qui étaient fatigués de l’olympe, de ses dieux avec leurs amours tant de fois racontées. Quant aux ames fermes, aux intelligences graves et fortes, elles se demandaient si l’humanité n’aurait jamais d’autre théologie que de pareilles fables, et s’il n’était pas temps de déclarer la guerre à ce congrès anarchique de divinités bizarres ou impures.

Au milieu de cette disposition générale des esprits, s’il était un peuple qui dès son origine et à travers des aventures, des révolutions nombreuses, se fût constamment rallié au principe de l’unité, ce peuple n’était-il pas appelé à jouer un rôle important et à exercer sur d’autres nations, non pas l’empire de la force, mais la puissance des idées ? Le moment était venu où le peuple juif, qui jusqu’alors s’était maintenu dans une sorte d’isolement avec un sauvage orgueil, devait travailler à se faire des autres peuples, non pas des sujets ou des alliés, mais des prosélytes. La mesure d’idées et de croyances à répandre sur le monde était pleine. Non-seulement la Judée avait les inspirations de son propre génie, mais elle était riche encore des doctrines que lui avaient fournies la Chaldée, l’Égypte et la Perse, sans toutefois que ces emprunts eussent altéré son originalité. Souvent, au contraire, l’Orient subit l’influence morale de la Judée. La ville fondée par Alexandre fut aussi un centre célèbre de relations philosophiques et littéraires entre l’Orient, la Judée, la Grèce et le monde romain. Enfin, au temps où Vespasien

  1. Externos mores, vitia non romana. L. Annaei Senecae Episol., 83.