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du roi Ferdinand VII au roi don Rodrigue, et de bien saisir les traits originaux du caractère espagnol. Ce n’est pas tout : au-delà des Pyrénées, le théâtre est le plus puissant moyen de propagande qui soit à la disposition des jeunes hommes dévoués à l’œuvre de la régénération sociale ; nulle part mieux que dans la Péninsule le poète dramatique ne peut venir en aide au publiciste et à l’homme d’état.

Tout doit concourir, on le voit, à l’amélioration et à la future prospérité de la société espagnole, la poésie et la science, les travaux d’économie comme les simples recherches de statistique, les enseignemens de la philosophie et ceux de l’histoire nationale. Il en est de la prospérité publique en Espagne comme de cette histoire elle-même : partout, entre ces deux mers que le vieux régime abandonnait au commerce et à l’industrie de l’étranger, on en retrouve les élémens impérissables ; il ne s’agit plus maintenant que de les rassembler et d’en tirer parti. Dans cinquante ans, on ne croira pas, nous osons l’espérer, à la misère affreuse qui en ce moment arrache des cris si déchirans de douleur et de colère aux montagnards du Haut-Aragon, aux laboureurs manchègues et aux ouvriers catalans. Depuis les guerres de race, les paysans détruisaient obstinément les forêts de chêne dans ces belles campagnes de Galice, qui se seraient couvertes d’une haute et abondante végétation si le sol avait pu librement produire toutes les richesses dont il recèle le germe. Voilà l’image de l’Espagne constitutionnelle : les excès du pouvoir absolu, les prévarications administratives ont discrédité les lois et découragé les sentimens dont l’ensemble forme l’esprit public et le patriotisme. Il s’en faut bien pourtant que ces sentimens soient anéantis ; fondez le seul régime qui convienne aux nations modernes, restaurez la légalité, sans laquelle tout est anarchie ou marasme, et l’on verra se rétablir entre les citoyens, entre les provinces, cette cohésion vigoureuse qui enfante l’unité politique. En ce pays d’égalité, où pas un ordre, pas une classe n’aspire à la domination exclusive, ce sont les idées nouvelles, mieux appliquées, mieux comprises, qui doivent rapprocher les uns des autres et tôt ou tard réunir sous le même drapeau les hommes intelligens et résolus que les haines personnelles ont jusqu’ici divisés. Que par le journal, le livre et le drame, par l’enseignement des lycées, par celui des plus humbles écoles, les idées civilisatrices descendent dans les derniers rangs de la population, comme plus tard descendront dans les plaines incultes les eaux fécondantes qui aujourd’hui se perdent parmi les rochers des Alpuxarras ; alors, sans aucun doute, l’Espagne réalisera les espérances conçues pour elle à des époques où l’on ne pouvait deviner les qualités énergiques de ses enfans qu’à l’attitude sombre et fière qu’ils avaient prise dans leur muette résignation.


XAVIER DURRIEU.