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la compare à l’abaissement où naguère encore se trouvait réduit le théâtre. Dans le siècle où nous sommes, le théâtre espagnol n’a produit avant 1833, MM. Gil y Zarate, Alberto Lista, Hartzembusch et tous les autres critiques en conviennent eux-mêmes, que trois ou quatre pièces d’un réel mérite ; le reste, disent-ils, est d’une médiocrité désespérante, sinon même, pour employer leurs expressions, insupportablement mauvais. Il y a cinq ans tout au plus, l’habitude de l’imitation et du plagiat avait tellement affaibli, énervé l’imagination des écrivains dramatiques, que la plupart ne se sentaient plus assez forts, même pour imiter, et se contentaient de travestir, sous prétexte de les traduire, nos drames, nos comédies, nos opéras et nos vaudevilles, et jusqu’à nos féeries du boulevart. Nous avons assisté nous-même à une représentation des Malheurs d’un Amant heureux et du Mariage d’inclination, au théâtre del Principe ; c’était, nous l’assurons, une chose vraiment curieuse que de voir comme dans les sonores ampleurs de ce magnifique dialecte castillan allaient s’engloutir les frêles élégances, les petites grâces boudeuses, les mesquines péripéties du Gymnase ; figurez-vous les jeunes premiers de M. Scribe chaussant les aspargatas sévillanes, se coiffant du sombrero madrilègne, et s’enveloppant tout entiers dans les immenses plis du manteau catalan !

Déjà cependant on aperçoit comment et par qui doit s’opérer la régénération littéraire ; dans ses drames et dans ses romans, don Angel de Saavedra, duc de Rivas, aujourd’hui ambassadeur à Naples, a pris le parti de s’inspirer franchement des mœurs, des traditions et des croyances nationales ; bien que l’on y retrouve une certaine ironie byronienne qui ne sied point aux lèvres d’un bon et franc Espagnol, ce sont là des œuvres qui pour la plupart resteront. Parmi les poètes lyriques et dramatiques qui se sont engagés résolument dans cette voie féconde, nous pouvons citer MM. Bermudez de Castro, Patricio de la Escosura, Doncel, Grijalba, Valladarès, Ramon de Campoamor, et à leur tête les quatre noms en ce moment les plus célèbres de la littérature castillane, MM. Gil y Zarate, Breton de los Herreros, Hartzembusch et Zorrilla. Il n’est pas de pays, en Europe, où la poésie abonde comme en Espagne, poésie vigoureuse qui, dans la Péninsule entière, imprime un cachet d’originalité ineffaçable à toutes les actions, à toutes les passions, à tous les sentimens, immortelle comme l’âme humaine dont elle est à la fois l’effusion la plus douce et le plus chaud rayonnement, joies ardentes, amères tristesses, chants d’amour ou de guerre, drame incessant de Calderon ou de Lope, dont les beaux esprits madrilègnes s’efforcent de reproduire les sombres épisodes, comédie de Miguel Cervantès, sentencieuse et bouffonne comme à l’époque où l’écrivait le soldat mutilé de Lépante. Que la poésie des mœurs, des traditions et des croyances passe dans les livres, que sur les ruines des écoles étrangères s’élève une école vraiment nationale, et l’Espagne redeviendra sans peine ce qu’elle était avant le XVIIIe siècle, la brillante et pour ainsi dire naturelle patrie des poètes lyriques, des dramaturges et des romanciers.