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comprendre ; il est spectateur, juge et peintre. S’il s’élève à la compréhension de lois générales et nécessaires, il n’ignore pas que ces lois ne sont autre chose que les résultats et les rapports de l’individualité humaine. C’est donc l’homme qui est toujours en jeu, en scène, en question. Étudier dans tous les sens cette nature humaine si diverse et pourtant si fidèle à elle-même, en suivre l’unité à travers toutes les civilisations, quel qu’en soit le symbole, l’aigle de Jupiter, le croissant ou la croix, en mettre en relief, en action l’originalité, les passions, les grandeurs et les vices, voilà l’œuvre de l’historien, qui doit avoir à la fois la profondeur d’un philosophe et la plastique d’un statuaire.

Le romancier commence par créer ce que l’historien n’a qu’à dégrossir ; il crée la matière première avec laquelle il travaillera : les faits et les personnages. Il nous donne la mesure de lui-même, non-seulement par sa manière de peindre, mais par le choix des choses qu’il veut peindre. Lieu de la scène, situations, caractères, tout par lui est inventé, et, pour prouver qu’il est un observateur véridique de la nature humaine, il doit auparavant se montrer poète.

Dans le roman comme dans l’histoire, la principale affaire est la connaissance de l’homme, c’est-à-dire la peinture des caractères. Les incidens, les aventures, les coups de théâtre, toute cette fantasmagorie constitue la partie inférieure de l’art. Tracer des caractères vraisemblables, réels, complets, animer des personnages qui paraissent au lecteur aussi vivans que ceux qu’il trouve dans l’histoire, voilà l’ambition d’un grand romancier. Entre les qualités dont il dote ses héros et les événemens que ceux-ci traversent, il établit des rapports intimes. Sous sa plume, pas un fait ne se produira sans concourir à développer l’individualité humaine, qui naturellement doit réagir contre tout ce qui lui est obstacle. Il faut que les caractères soient la cause féconde et simple des événemens.

Le poète dramatique n’a qu’une manière de peindre les hommes : c’est de les faire agir, c’est de mettre leurs qualités, leurs passions, aux prises avec une situation décisive. S’il a du génie, une scène, quelques traits du dialogue, un mot, lui suffiront pour graver d’une manière ineffaçable la physionomie de ses personnages dans la mémoire des hommes. Qui peut oublier Shylock, Tartufe, ou le vieil Horace ? Ici le romancier est nécessairement vaincu par le poète dramatique. Rien ne peut égaler ces grands effets du théâtre où l’art non seulement imite la nature, mais en double la puissance en concentrant, en idéalisant les traits de l’individualité humaine pour les rendre plus vrais à nos propres yeux.