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lui-même. Où en est maintenant le canal de Guadarrama qui allait, disait-on, vivifier la Vieille-Castille, et celui du Manzanarès que l’on se proposait de pousser aux frontières du Portugal, sinon même jusqu’à Lisbonne, et celui de la Nouvelle-Castille qui devait aboutir, par-delà les vallées guipuzcoanes, au port lointain de Santander ? Il n’est pas de province où l’on n’ait de guerre lasse abandonné les travaux. Nous en devons dire autant de tous les plans d’irrigation générale, qui auraient infailliblement décuplé la fortune territoriale de la Péninsule, si on avait pu ou plutôt si on avait su les réaliser, si on avait su détourner le cours des fleuves sur les terres qu’un soleil d’Afrique embrase et condamne à une stérilité absolue. Que de pays aujourd’hui désolés, sans moissons, sans végétation, sans verdure, qui, pour la fertilité du sol et le charme de la perspective, ne le céderaient nullement aux vegas de Grenade, aux huertas de Valence, de Murcie, d’Orihuèle, aux llanas de Catalogne, aux seüs du Haut-Aragon, si l’on savait agrandir le lit des fleuves et augmenter le volume de leurs eaux, si l’on s’efforçait de réunir et de distribuer avec intelligence les mille torrens qui se perdent parmi les rochers et les précipices, ou viennent, comme le Manzanarès, expirer misérablement dans les basses terres, ruisseaux bourbeux où la mule de l’arriero ne trouve pas même à se désaltérer ! Dans une série de Lettres à un Ami (Cartas à un Amigo), un membre de la société économique de Madrid a traité, il y a quelques mois à peine, cette question intéressante que don José Mariana Vallejo et don Vicente Gonzalez Arnao ont également débattue fort au long, le premier dans un écrit spécial, qui a paru en 1833, sur les eaux de la Péninsule, Tratado sobre el movimiento de las Aguas, le second dans plusieurs articles récemment publiés par la Revista de España y del Estranjero. Pour donner une idée de la prospérité qui doit résulter pour l’Espagne des seuls progrès de l’agriculture, il suffirait d’exposer ici les calculs par lesquels MM. Arnao et Vallejo établissent clairement que l’Espagne nourrirait une population trois fois plus considérable que la population actuelle, si seulement l’on étendait à la surface entière du pays la culture inintelligente et paresseuse qui ne s’applique guère qu’à un quart du territoire. Si, comme en France ou en Angleterre, on remuait le sol en tous sens, dans toutes les plaines et sur toutes les montagnes, jusqu’à la cime des plus hauts pics et dans les plus secrets recoins des vallées, il n’y a pas d’économiste qui fût en état de calculer à quel degré de splendeur et de richesse l’Espagne pourrait un jour parvenir.

Il ne faut pas s’imaginer, du reste, que l’Espagne doive se résigner à n’être qu’un pays d’agriculture. Nous ne concevons pas qu’une telle opinion ait pu se produire tout récemment en France et à la tribune même de la chambre des députés, car l’Angleterre seule a un immense intérêt à ce que l’Espagne ne se mette pas immédiatement en devoir de relever son commerce et son industrie. Heureusement, l’avidité britannique soulève aujourd’hui, par-delà les monts, une haine avec laquelle il n’est plus permis de composer, et dont on aurait peine à se faire une idée, même en France, même sur nos