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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/97

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qualités sont contradictoires, et pour les associer harmoniquement, afin qu’elles concourent au même but, il est besoin d’un art savant. Leur réunion chez le même écrivain témoigne que la nature l’a richement doué, mais cette générosité n’est pas sans périls pour ceux qui en sont l’objet. Un de ces dons peut nuire à l’autre. Si la faculté lyrique n’est pas bien dirigée, fortement contenue, si elle se manifeste et s’épuise en saillies capricieuses, au lieu de se développer dans un ordre puissant, non-seulement elle manque les effets qu’elle eût dû produire, mais elle exerce une influence funeste sur les autres parties du talent de l’artiste. Quand il devrait conter, l’écrivain déclame ; peindre, il déclame encore : il a perdu la force de se conduire, de varier les développemens, les formes de ses compositions, et, par un entraînement dont il ne peut triompher, il tombe dans une irrémédiable monotonie.

Dans l’œuvre de Mme Sand, nous trouvons à la fois des romans et des poèmes en prose. Dès les premiers romans, le lyrisme commence à poindre, et dans les meilleurs poèmes on remarque un récit habile ; ainsi chaque production de l’auteur met en présence, dans une mesure inégale, les deux qualités principales que nous avons dites. Toutefois, il vaut mieux commencer par étudier à part chacune de ces qualités dans les compositions où elle joue le premier rôle. Adressons-nous d’abord aux romans.

Une des choses que font le mieux les femmes qui écrivent, c’est de conter. Les événemens de la vie domestique produisent d’ordinaire sur l’esprit des femmes des impressions vives qui les préparent, même à leur insu, au talent de peindre ce qu’elles ont vu, ce qu’elles ont éprouvé. Lisez les lettres qu’elles écrivent dans l’intimité de l’amitié, ou dans l’entraînement d’une passion plus vive, et vous y trouverez des récits piquans, animés, de charmans tableaux. La plume court avec agilité, les faits se déroulent, les traits se succèdent avec une prestesse brillante. Ce talent qu’ont inégalement toutes les femmes distinguées, Mme Sand l’a porté au plus haut point. Dans ses bons momens, elle fait passer sous les yeux du lecteur les scènes les plus pittoresques avec une facilité magique. On admirera toujours le coloris si frais et si pur des deux premières parties de Valentine, et de nombreuses pages d’André.

Mais l’habileté du récit ne suffît pas, et le conteur n’est que la moitié du romancier. Dans l’histoire, dans le roman, les événemens dépendent surtout du caractère des personnages, et c’est l’homme qu’il s’agit de représenter. L’historien n’a pas à inventer, mais il a tout à