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rassemblé les élémens pour toutes les époques antérieures au XVIIe siècle, il les a si bien distribués dans son livre, que les jeunes écrivains de Madrid n’auront guère qu’à suivre ses indications lumineuses. On n’est pas moins avancé pour les parties purement civiles ou criminelles de la législation espagnole ; nous ne connaissons point de savant dont la persévérance puisse être comparée à celle de don Juan-Lucas Cortès, qui, sur la fin du XVIIe siècle, débrouilla presque toutes les origines et constata les variations incroyables de la jurisprudence des douze royaumes. A sa mort, survenue en 1701, sa bibliothèque fut vendue à l’encan et achetée par des étrangers. Un de ceux-ci, le Danois Gérard-Ernest de Franckenau s’appropria effrontément l’œuvre laborieuse de l’intrépide érudit espagnol ; il la publia en allemand sous ce titre original, qui est en parfait rapport avec le caractère et le mérite du livre : Les Mystères de la Thémis des Espagnes dévoilés dans leurs sacrées profondeurs. Comment se fait-il que, depuis 1833, personne encore dans cette Espagne, si jalouse pourtant de ses gloires nationales, n’ait entrepris de venger la mémoire du vieux don Juan-Lucas Cortès ?

C’est la partie politique et administrative de la législation espagnole que les érudits ont jusqu’ici, le plus négligée ; on s’en étonnera si l’on songe que l’Espagne oppose avec un orgueil légitime ses institutions du moyen-âge à celles de tous les autres pays. M. Navarrete poursuit courageusement sa collection de documens diplomatiques ; mais l’histoire générale de l’Europe a suffisamment éclairci le droit des gens, même pour ce qui concerne l’Espagne et ses colonies : c’est du droit public de la Péninsule que l’on devrait principalement s’occuper. N’est-il pas inconcevable qu’à l’époque où nous sommes, l’Espagne n’ait point encore une collection des célèbres lois de Castille qui puisse prendre place à côté du Fuero Juzgo, du Code des siete partidas et des ordonnances réglant la navigation et la marine, si connues dans la Péninsule sous le titre d’Ordonnances de Barcelone ? N’est-il pas plus inconcevable encore que l’on n’ait point recueilli les actes de ces cortès immortelles que les princes de race autrichienne ont eu tant de peine à réduire ? En 1810, quand les cortès de Cadix imaginèrent avoir restauré la liberté espagnole, elles chargèrent un de leurs membres, don Antonio Capmany, de rechercher tous ses précédens. Capmany ne publia son livre qu’en 1821, sous le titre de Pràctica de celebrar cortès en Aragon, Cataluña y Valencia ; il fut prévenu par le plus ingénieux publiciste de l’Espagne moderne, don Martinez Marina, qui, dès 1813, fit paraître sa Teoria de las cortès. Pour Capmany comme pour Marina, la constitution de 1812 reproduit exactement les droits et les franchises dont le pays jouissait avant la dynastie autrichienne. Assurément, c’est là une thèse qui ne manque point d’une certaine vérité historique ; mais, à force de l’exagérer, Capmany et Marina, Marina surtout, ont complètement dénaturé le passé de l’Espagne ; leurs livres ne sont point des travaux scientifiques, mais d’ardens plaidoyers en faveur des cortès de Cadix. En 1823, le savant Sempere y Guarinos entreprit la réfutation de leurs sophismes ; si l’on excepte un excellent chapitre