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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/95

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pour eux, les entraînemens juvéniles ne se perpétuent pas au-delà du terme marqué par la nature, leur volonté s’affermit, leur jugement s’étend et s’épure, et ils se mettent à remplir avec une application courageuse tous les devoirs que leur imposent la vie, leur siècle et leur intelligence.

Ont-ils bien réfléchi sur la nature et les difficultés de l’art, les écrivains et les poètes qui de nos jours se sont si fort félicités de vivre dans une époque où l’indépendance est absolue, où les règles et les classifications qui spécifiaient les genres sont tombées ? Les poètes et les artistes grecs eurent l’insigne bonheur de vivre dans des sociétés où la beauté humaine était l’expression révérée de la vérité divine. La religion maintenait l’art dans une grandeur régulière, et les bizarreries d’une fantaisie désordonnée, en admettant qu’alors elles eussent été possibles, auraient été considérées comme autant de sacrilèges. Alors l’âme de l’artiste restait étrangère à ces désirs de révolte qui ont si fort tourmenté les modernes ; elle n’employait sa force que pour s’élever à l’idéal qui lui était imposé, c’est-à-dire à l’harmonieuse unité de l’énergie humaine et du calme divin. Le christianisme fut la contradiction la plus formelle de cette harmonie ; loin d’identifier la religion et l’art, il ne permit à ce dernier, et encore assez tard, de se développer qu’à la condition d’une entière dépendance. Il ne s’agissait plus de représenter la beauté, la puissance, mais une sainteté mélancolique. L’artiste était contraint de s’agenouiller et de croire avant de construire, de peindre ou de chanter : sans la foi, hors de la foi, il ne pouvait rien ; la foi le vivifiait en le contenant. L’art aujourd’hui ni ne se confond avec la religion, ni n’en dépend ; il ne relève plus que de l’individualité humaine, et voilà, comme nous l’avons dit au début, ce qui est effrayant pour ceux qui ambitionnent de se signaler par des œuvres d’imagination.

Aujourd’hui, la société dit aux artistes : Je ne vous impose rien, ni formes sacramentelles, ni restrictions sur le fond des choses ; vous êtes libres, vous pouvez tout oser. On ne vous accusera pas, comme Eschyle, d’avoir révélé quelque chose des mystères de Cérès, on ne condamnera plus vos tragédies au nom d’Aristote, et vos romans ne seront plus brûlés au pied du grand escalier. Vous n’avez plus rien à craindre, plus rien que vous-mêmes. Allez, je me réserve, non plus de vous entraver, mais de vous juger. — Enchantés de tant d’indépendance, les artistes donnent carrière à leur audace, à leurs fantaisies, fis s’enivrent des applaudissemens qu’arrache plus à la surprise qu’à l’admiration leur pétulant essor ; en rois absolus, ils foulent aux pieds