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presque toutes les pages, on sent éclater, pour ainsi dire, cet énergique patriotisme qui a fait la force de l’Espagne contre Napoléon. Au point de vue philosophique, l’Historia del Levantamiento de la Guerra y Revolucion de España est tout entière à recommencer. Le moment n’est pas venu d’ailleurs de juger les fameux législateurs de Cadix ; quant à la cour de Charles IV, ce malheureux Claude espagnol, où les plus viles âmes ont prévalu contre les meilleurs caractères, et qui, par le cynisme du faste, insultait aux misères de l’Espagne appauvrie et défaillante, serait-ce trop d’un Tacite pour en flétrir comme il convient les crimes et les hontes ? Ce n’est pas sans dessein que nous nous sommes arrêté ici à constater chez M. de Toreno les rares mérites du style. Depuis la mort de M. de Toreno, son livre obtient un nouveau succès de vogue, et, pour être juste, il ne faut point en voir uniquement la raison dans une de ces réactions qui s’opèrent en faveur des hommes trop sévèrement jugés de leur vivant. Les puristes barcelonais, valenciens, madrilègnes, s’effraient aujourd’hui des néologismes de la presse et de la tribune : pour conjurer les périls que les improvisations de la politique quotidienne font réellement courir à la langue, ils exaltent les livres où se retrouvent les vraies beautés de l’ancien castillan. Avec don José Vargas-Ponce, à qui l’on doit une excellente biographie des plus illustres marins de l’Espagne, M. de Toreno est l’historien qui de notre temps a le mieux rappelé la brillante manière des Florian de Ocampo et des Mariana.

De tous les livres d’histoire antérieurs à la troisième période constitutionnelle, il n’en est pas qui ne soit à refaire ; ce qui, dans notre pensée, ne signifie point que les auteurs de ces livres méritent le dédain et l’oubli. Plusieurs vivront par les qualités de la forme ; d’autres, qui ont patiemment rassemblé de précieux documens sur tel ou tel siècle, telle ou telle province, ou bien encore fondu, reproduit dans leurs ouvrages des chroniques depuis long-temps perdues, seront consultés jusqu’au moment où l’Espagne aura une histoire nationale complète, et Dieu sait si l’on touche à un pareil moment ! Au fond, l’opinion de tous les hommes éclairés de l’Espagne est conforme à la nôtre, si nous en jugeons par le cordial accueil que depuis quelques années ils font à tous les travaux consacrés, en France, en Angleterre, en Allemagne, à l’histoire de leur pays. Aux étrangers qui mettent en question l’esprit de critique ou la bonne foi de leurs historiens, ils opposent bien encore Mariana, Ferreras, Moret et vingt autres ; mais comment donc se fait-il que dans les ouvrages qu’ils ont publiés eux-mêmes sur le passé de l’Espagne, ils n’aient presque jamais recours à l’autorité de leurs devanciers ? Parmi tous ces ouvrages, deux principalement ont fixé l’attention publique : en 1841, l’Historia de la Civilizacion de España, de don Eugenio Tapia ; en 1842, le livre que don Fermin-Gonzalo Moron a publié sur le même sujet et sous le même titre. M. Tapia est un des membres de l’académie de Madrid ; M. Moron, après avoir long-temps professé l’histoire de la civilisation de l’Espagne au lycée de Valence, occupe depuis environ deux ans la même chaire à l’athénée de Madrid. Ce n’est point une histoire proprement dite