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de jeunes gens, presque tous pauvres, n’ayant presque tous d’autres ressources que leur résolution et leur patriotisme, se charger ainsi de répandre les idées qui feront un jour la force des nouvelles institutions. Les seules écoles aujourd’hui fréquentées, c’est la jeunesse qui les a ouvertes ; les chaires devenues populaires, c’est elle qui les a fondées, en face de ces vieilles universités d’Alcala, de Cervera, de Salamanque, si profondément déchues depuis deux siècles, et dont le ministre Gomez de la Serna a vainement essayé de relever les ruines sous la régence d’Espartero. De toutes parts, le public seconda une si noble initiative ; mais le plus grand triomphe des jeunes gens qui ont su la prendre, c’est que les hommes d’élite des générations avancées s’y soient associés pleinement. A Barcelone, à Valence, à Grenade, à Séville, les auditeurs se pressaient en foule dans les amphithéâtres, où des professeurs de vingt ans s’essayaient à parler ce beau langage de la science, depuis si long-temps oublié. Sur tous les points du royaume s’établirent spontanément les lycées et les sociétés littéraires, en plus grand nombre que les cours d’amour et les collèges de gaie science au moyen-âge, ou les académies au siècle dernier. Plus d’une fois, comme au temps des comuneros d’Aragon ou de Castille, le milicien quitta l’escopette pour le cahier d’histoire ou de philosophie, et c’était par là seulement que, dans ce pays d’exaltation et d’enthousiasme, on pouvait faire une diversion énergique aux fureurs de la guerre civile et aux excès dont s’étaient souillés tour à tour et se souillent encore tous les partis.

A la tête du mouvement, il faut placer Madrid ; c’est l’Athénée de Madrid qui a le plus contribué à propager les idées civilisatrices dont, à l’heure où nous sommes, sont remplis la tête et le cœur de la jeunesse espagnole. L’Athénée est d’origine révolutionnaire ; il s’est ouvert au milieu des troubles, un peu avant l’intervention française, à cette époque qui, en Espagne, se nomme la seconde phase constitutionnelle. Quand Ferdinand VII fut remonté sur son trône, il n’eut pas à décréter que l’on fermât les portes de l’Athénée : maîtres et disciples avaient disparu dans la réaction ; ceux qui échappèrent aux supplices se virent contraints de vivre en exil. A la mort de Ferdinand VII, ou plutôt à la chute de M. Zéa-Bermudez, les cours furent repris aux acclamations de la jeunesse, et nous pourrions ajouter de l’Espagne entière : comme la promulgation d’une charte nationale, comme la convocation des cortès indépendantes, la réouverture de l’Athénée faisait partie pour ainsi dire du programme de la révolution. Bien mieux, d’ailleurs, que la presse, trop souvent absorbée par les haines et les colères de la polémique, la parole réfléchie des professeurs répondait au besoin de savoir qui remuait les esprits en même temps que le besoin de liberté.

Le gouvernement n’a jamais concouru soit à la fondation, soit à l’entretien de l’Athénée de Madrid : c’est une société de cinq cents membres environ, composée des illustrations et des notabilités espagnoles, qui subvient généreusement à tous les frais ; et dans ces frais nous sommes loin de comprendre le traitement des professeurs, qui, pour leurs études et leurs