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Est-ce assez ? Oui, pour la scène ; mais M. Romand est un poète de trop de valeur et d’avenir dramatiques, pour que la critique ne lui demande pas davantage. Je le dis à regret ; l’auteur de Catherine II ne M« paraît pas, dans cet ouvrage, avoir assez évité les défauts de ses qualités. Il y a du romanesque dans la fable, de l’exagération dans les reliefs, de l’invraisemblance dans le dialogue.

C’était une idée heureuse que de nous montrer Catherine II sous les traits de la grande actrice qui depuis long-temps nous l’avait à demi révélée dans Roxane. Il m’a toujours paru impossible de voir Mlle Rachel dans Bajazet, où par sa voix, sa démarche, son port, elle trahit si bien les passions impatientes de la voluptueuse et implacable odalisque, sans se prendre, malgré soi, à penser à Catherine II. Cependant, pour élever Roxane à la hauteur de la czarine, l’actrice et surtout le poète ont beaucoup à faire. Il y a dans Catherine II autre chose que Roxane : il y a l’impératrice et l’homme d’état, les deux boudoirs se ressemblent ; mais à ses faiblesses de femme, Catherine joint une force et un esprit virils : c’est Roxane, plus Acomat.

M. Romand ne s’est pas proposé la soudure de ces deux caractères. Il n’a pas prétendu nous montrer Catherine dans sa glorieuse maturité, arbitre de l’Europe, idole des philosophes, protectrice de Grimm, protégée de Voltaire, Catherine-le-Grand, comme l’appelait spirituellement le prince de Ligne. M. Romand n’a voulu nous montrer que Catherine jeune et à peine sortie de la révolution qui l’a couronnée ; elle parle bien de ses projets de gloire, mais vaguement, sans rien d’arrêté. En choisissant cette époque de la vie de Catherine, M. Romand a de beaucoup diminué les difficultés de sa tâche. Je ne l’en blâme pas : le poète est maître de choisir son sujet ; mais dans Catherine novice il devait laisser percer Catherine la grande. Il devait nous la montrer dominant sa cour, ses amans, ses ministres, toute-puissante dans son palais avant de l’être dans l’Europe, sachant tout, conduisant tout. Il fallait bien se garder de la supposer éprise d’un jeune prétendant à la couronne des czars, risquant le trône pour une fantaisie romanesque, elle si positive en amour, si maîtresse d’elle-même, si habile dans l’insignifiance même de ses choix. Il ne fallait pas nous la faire voir, en toute occasion, impuissante, bravée, vaincue, car c’est absolument le contre-pied de l’idéal de force, d’habileté et de succès que son nom réveille. Mais, je le répète, ces fautes, qui peuvent blesser à la réflexion, sont à peine aperçues au théâtre : tout cela est couvert par le mouvement du drame, par de belles tirades, par le jeu si plein d’éclat et de