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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/903

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fondateurs du théâtre en Grèce, qui avaient un si parfait sentiment de la beauté, se sont vus contraints d’affubler leurs comédiens de cet embarrassant et bizarre attirail. Pourquoi ? Le voici : les choreutes, c’est-à-dire les bourgeois choisis par les choréges dans chacune des douze tribus d’Athènes pour accomplir, dans les tragédies nouvelles, les anciens rites du culte de Bacchus, les choreutes, dis-je, placés sur la partie de l’orchestre où s’élevait le thymélé, pratiquaient leurs chants et leurs danses sur ce lieu, le plus voisin des spectateurs. Les personnages du drame, au contraire, les acteurs de profession, agissant beaucoup plus loin des spectateurs, sur le proscenium, estrade élevée de plusieurs pieds au-dessus de l’orchestre, auraient, dans cet éloignement, paru des pygmées, eux qui représentaient les demi-dieux et les héros, les Ajax, les Hercule, les Agamemnon, les Diomède, tandis que les choreutes auraient semblé des géans, fils de la Terre, et non de paisibles citoyens de Thèbes ou d’Argos. Il fallut donc que l’art vînt rétablir les proportions. Ne prendre de ce système que la moitié, c’est-à-dire grouper les choreutes autour du thymélé, et placer vos comédiens, sans masques ni échasses, sur les hauteurs du proscenium, c’est risquer de rapetisser les héros et de grandir les comparses.

Je pourrais vous faire apercevoir encore bien d’autres difficultés non moins insolubles. Savons-nous, par exemple, bien nettement ce que c’était que la mélopée tragique ? Êtes-vous bien assuré que M. Mendelssohn lui-même ait retrouvé le secret de cette musique des anciens si expressive et si puissante, et qui, en même temps, était assez transparente pour permettre à l’auditeur de ne rien perdre des délicates beautés des chœurs tragiques ? C’eût été, en effet, et ce serait encore aujourd’hui un crime de lèse-poésie que de livrer les chœurs d’Eschyle et de Sophocle à la merci d’un compositeur capable d’étouffer ces fragiles merveilles sous une tempête d’harmonie.

Cependant, c’est un désir si naturel et si légitime que de vouloir reproduire dans leur beauté complète et naïve les immortelles productions des anciens maîtres du théâtre, que bien des essais, avant ceux de Berlin et de Paris, ont été faits dans tous les pays et dans tous les temps. A l’époque de la renaissance surtout, à ce premier épanouissement de l’enthousiasme et de la ferveur classiques, on fit de nombreux efforts en Italie, en France, en Angleterre, en Allemagne, pour rendre la vie de la scène aux chefs-d’œuvre que l’érudition exhumait chaque jour des manuscrits. Des princes, des académies, des cardinaux, des papes même, tinrent à honneur de faire jouer à grands frais devant