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singulières ! Quoi ? il ne vous suffit pas qu’un poète ait déjà subi ce premier retard, cette quarantaine obscure de vingt-cinq années de laquelle il est sorti jeune et encore très contemporain ; vous voulez encore lui en supposer, lui en imposer une seconde. Que diriez-vous si on vous adressait les mêmes questions pour l’Aristonoüs et le Télémaque, que nous admirons d’ailleurs autant que vous ? Croyez-vous donc que l’Aristonoüs, publié vers 1788 ou vers 1819, eût produit de grands miracles de goût ? Laissons ces questions oiseuses. Chénier a eu d’abord et il n’a pas du tout perdu une qualité que les Grecs prisaient fort et qu’ils ne cessent d’exprimer, de varier, d’appliquer à toutes choses, je veux dire la jeunesse, la fraîcheur et la fleur, le θαλερὸν (thaleron), si l’on me permet de l’appeler par son nom, le novitas florida de Lucrèce.

Nous avons joui sans doute de Chénier, plutôt que nous ne l’avons jugé. A quel rang littéraire convient-il de le classer enfin ? de quel ordre précisément est-il, et à quel degré sur la colline ? D’autres mieux que nous, mieux que M. Fremy peut-être, le diront. S’il a trop peu fait dans l’idylle proprement dite pour lutter avec Théocrite, il ne semble pas dans l’élégie devoir le céder si aisément à Properce. Par la variété et l’assortiment de son recueil, il me représente bien quelque chose comme l’Anthologie, non pas celle qui nous est parvenue et qui n’est pas à beaucoup près la première ni la vraie, mais l’Anthologie de Philippe, ou plutôt encore celle de Méléagre tant regrettée de Brunck. Méléagre était un attique né en Syrie, à peu près contemporain de Cicéron ; il a laissé, entre autres petites pièces, une jolie idylle sur le printemps, dont Chénier s’est souvenu dans son élégie première. Mais il s’était appliqué surtout à recueillir les trésors poétiques de ceux des Grecs qui allaient déjà être des anciens, à en faire un bouquet et, comme on disait, une guirlande. On a le charmant morceau qui servait de préface, et dans lequel il énumère à plaisir les divers poètes de son choix en les désignant chacun par une fleur appropriée. Que de regrets I que de noms, alors brillans, qui ne représentent plus rien désormais, et aussi vagues à définir pour nous que les nuances de ces fleurs dont ils empruntaient l’emblème !

« Muse chérie (je traduis en abrégeant), à qui apportes-tu ce chant cueilli de toutes parts, et aussi quelle main a tressé cette couronne de poésie ? C’est Méléagre qui la donne, et c’est pour l’illustre Dioclés qu’il s’est appliqué à ce souvenir de grâce. Il y a entrelacé beaucoup de lis d’Anyté et beaucoup de Myro ; peu de Sapho, mais ce sont des roses. Le narcisse fécond des hymnes de Mélanippide s’y marie à la fleur de vigne du sarment naissant de Simonide. Tout au milieu, il y a mêlé l’iris odorant de Nossis, sur les tablettes de laquelle