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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/883

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sonner si haut leurs prétentions ? Alceste lui-même, tout gentilhomme qu’il est, Alceste, dans le salon de Célimène, n’est-il pas un de ces esprits démocratiques qui ont vengé « l’honnête homme à pied du faquin en litière ? » Pour ne point sortir de l’Allemagne, il y a telle scène de Schiller, telle ballade d’Uhland qui réussit mieux à répandre les idées du droit commun que maintes dissertations spéciales. Le marquis de Posa aura toujours plus d’influence qu’un prédicant communiste.

Je remarque, en effet, qu’il y a deux manières d’entendre la poésie politique. Ou bien c’est la poésie de circonstance, les œuvres inspirées par les événemens, les pamphlets du XVIe siècle, l’admirable satire Ménippée, les pamphlets d’Ulric de Hutten, les vers abominables de Lagrange-Chancel, qui faisaient pleurer au régent des larmes de rage, les iambes vengeurs d’André Chénier, ou bien c’est cette littérature sensée, pratique, née librement de la pensée nationale, populaire sans y prétendre, politique par l’esprit général qui l’anime et qu’elle répand. C’est celle-là surtout qu’il faut souhaiter à l’Allemagne ; je ne proscris pas l’autre, mais cette poésie de circonstance veut être arrachée par les événemens ; on ne la conseille pas, on ne la commande pas. Quant aux écrivains qui exploitent cette inspiration, le lieu commun où ils tombent est le pire de tous et le moins tolérable. C’est à eux que s’adresse le vers de Goethe : « Une chanson politique ! une pitoyable chanson ! »

On ne peut nier que la poésie politique n*ait été accueillie en Allemagne avec une grande faveur. Rien n’est plus légitime sans doute, puisque, par un mouvement nécessaire, la pensée de ce pays se dirige de plus en plus vers une littérature pratique et ferme. Seulement la mode s’en est mêlée, et c’est à cela qu’il faut prendre garde. Pour échapper à cette funeste influence, surtout pour établir cette inspiration sur un fond sérieux et durable, il convient que les lettres nouvelles se rattachent à toutes les traditions de libre esprit que renferme l’histoire littéraire des siècles passés. Cette tradition n’est pas aussi solide, aussi éclatante que dans le pays de Rabelais ; elle existe pourtant, et il est bien de la mettre en lumière. M. Hoffmann de Fallersleben s’en est occupé avec succès dans un livre modeste, mais composé avec beaucoup de soin. Sous le titre de Poésies politiques de l’ancienne Allemagne, il a réuni tous les passages des vieux poètes où la pensée libre s’est naïvement exprimée, malgré les entraves du moyen-âge. Depuis le XIIe siècle jusqu’au XVIIe, depuis les poètes religieux jusques aux satiriques, il a recueilli avec un soin pieux, avec un respect filial,