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En publiant son livre sous le litre de Poésies d’un vivant, il commence par défier un des représentans de la littérature aristocratique, M. le prince de Puckler-Muskau ; il l’appelle au combat, il le provoque insolemment ; tout fier de sa jeunesse, de son énergique audace, persuadé qu’il est le poète du présent et que l’avenir lui appartient, il le nomme le poète du passé, le poète des morts, et lui crie : « O chevalier, chevalier mort, prends ta lance, que je te la brise en mille pièces ! » On a vivement blâmé cette dédicace à M. de Muskau, on a trouvé que l’attaque était inutile, et l’adversaire trop faible pour une si vigoureuse sortie. On a dit aussi que le poète avait souvent franchi les limites permises. Je ne nie point que l’invective ne soit rude ; mais, à ne juger que les convenances littéraires, cette brusque provocation n’ouvre pas mal ce chœur belliqueux de chansons tout armées de fer.

Un des écrivains qui ont eu le plus d’influence sur M. Herwegh, c’est M. Louis Boerne. L’ardeur farouche du publiciste avait saisi de bonne heure le jeune écrivain, et M. Boerne, s’il vivait encore, aurait applaudi un des premiers à cette muse libre et hautaine. C’est par M. Boerne que M. Herwegh a été initié aux questions nouvelles, aux idées révolutionnaires, aux intérêts du présent ; c’est par lui qu’il a connu profondément ces principes de la révolution française, lesquels séparent à jamais les sociétés nouvelles et les systèmes passés. Cependant il y a aussi dans les productions du jeune poète une autre influence très distincte, très reconnaissable, et qu’il a cherchée, qu’il a choisie volontairement. M. Herwegh, avec un instinct que je ne saurais trop louer, s’est rattaché, autant qu’il a pu, aux écrivains des époques les plus vives et les plus fécondes de son pays. Il a très bien compris qu’il fallait, pour être fort, pour agir efficacement sur l’esprit public, s’appuyer sur les prédécesseurs qui avaient défendu aussi, selon les besoins du temps et dans les conditions du génie national, ce libre esprit, cette libre pensée qui l’inspire aujourd’hui. Clément Marot lisait et publiait le Roman de la Rose ; La Fontaine lisait Jean de Meung, Marot et Rabelais : maître Clément et maître François, comme il les appelle, étaient ses familiers ; Paul-Louis Courier connaissait mieux que personne toute cette pure lignée gauloise, et Béranger étudiait La Fontaine avec amour. Cette libre tradition ne s’est pas interrompue un seul instant dans nos lettres, et toutes les fois qu’il a fallu combattre, elle a fourni aux poètes et aux publicistes d’énergiques ressources. M. Herwegh aussi a cherché un appui chez ses ancêtres ; il a voulu donner à la littérature politique des lettrées de