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M. Wienbarg, dans ses Batailles esthétiques, avait parlé de ces blonds chanteurs avec tout le dédain d’un Germain du nord. Eh bien ! voici un jeune poète qui dérangera les théories de la critique, et au milieu de ces champs bénis, au milieu de ces vallées toutes parfumées d’idylles, on entendra rugir, comme un incendie, les rouges flammes de ses chansons.

M. George Herwegh est né à Stuttgart, en 1817. On le destinait d’abord à la théologie, mais la poésie l’entraîna bientôt. Ce fut en 1840 que le jeune élu de la muse essaya ses premiers chants. Il venait de quitter son pays. Retiré en Suisse, avec quelques réfugiés allemands, avec M. le docteur Elsner, dans le petit village d’Emmishofen, à quelques pas de Zurich, c’est là qu’il reçut le contre-coup du mouvement qui se déclarait en Allemagne. M. le docteur Wirth publiait alors en Suisse ce journal qui lui a valu une réputation de matamore, le Forum allemand. Au milieu des bravades et des insolences burlesques que le journaliste adressait à la France, on vit paraître un jour une pièce de vers avec ce titre : Aux Poètes d’Allemagne, et signée du nom de George Herwegh. Ce fut une surprise et une révélation. On était peu habitué, en effet, à cette mâle franchise du langage, à cette éclatante fierté. Tous ceux qui appelaient une poésie politique crurent reconnaître la voix qui devait leur communiquer l’enthousiasme sacré, et le jeune écrivain fut salué, un peu prématurément, comme un maître. Il avait à peine vingt-trois ans.

Voici ce qu’il disait aux poètes de son pays :


« Soyez fiers ! Il n’y a point d’or au monde qui brille comme l’or de votre lyre. Il n’y a point de prince si haut placé que vous deviez être ses serviteurs ; malgré le marbre et l’airain, il mourra si vous le laissez mourir. Savez-vous quelle est la pourpre la plus éclatante ? C’est le sang enflammé de vos chansons.


« Soyez dévoués au peuple ! chantez pour lui avant la bataille ! S’il est étendu, blessé, sur la terre, ayez soin de lui, veillez à ses côtés ! Si on veut lui prendre ce qui lui reste de liberté, tenez votre épée d’une main ferme, et brisons les lyres ! »


La lyre qu’il brisait surtout, c’était la lyre amoureuse, la lyre élégante et aristocratique, celle de M. le prince de Puckler-Muskau, par exemple. La sienne n’est point brisée, croyez-le bien, mais elle rend des sons étranges et terribles. Elle résonne comme l’épée qui frappe l’épée. Il y a quelquefois du Tyrtée dans ce jeune homme. Après ce début guerrier, ses pièces se suivent rapidement, avec une verve étincelante, avec une fougue belliqueuse, car il a besoin de lutte et de sang répandu.