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de réaliser ce qu’il avait annoncé dans la dédicace de son premier volume. Ce recueil est tout politique. Les ballades, les romances, les cantilènes, ont disparu ; la muse démocratique parle toute seule. Malheureusement on verra trop que c’est là une poésie de commande, au lieu d’une vocation sincère et décidée ; fille bâtarde et point légitime des circonstances nouvelles, sa muse a été déterminée par une occasion imprévue, par le succès subit et inespéré d’une chanson jetée au hasard, et non par une inspiration libre et vigoureuse. Le défaut capital de M. Prutz, son emphase déclamatoire, sa chaleur factice, rendront plus sensible encore cette absence d’une vocation véritable. Quand il entonne quelque dithyrambe prétentieux, quand il s’adresse à la jeunesse et déclare la guerre à la vieille Allemagne, il tombe dans des lieux communs épuisés depuis long-temps, et l’habileté de son style ne suffit pas pour les rajeunir. Je l’aime mieux dans certaines pièces où une ironie assez spirituelle nous repose un peu du ton sonore et ampoulé des odes. Je signalerai l’Âne de Buridan et la pièce intitulée Contes et Mensonges. Parmi les pièces sérieuses, les meilleures, sans contredit, sont celles où le poète s’adresse à quelques-uns de ses confrères. Ce nouveau combattant, encore peu sûr de lui-même, mal affermi dans sa colère d’emprunt, a besoin de se placer sous la protection de ses compagnons d’armes. Cet enthousiasme qui lui fait défaut et qu’il s’efforce de dissimuler sous le bruit de sa parole, il le rencontre quelquefois, lorsqu’il vient de lire une satire douloureuse de M. Dingelstedt, une pièce vive et furieuse de M. Herwegh. S’il apprend que M. Dingelstedt vient de partir pour l’Orient, il adresse au veilleur de nuit de belles paroles sérieusement inspirées ; mais surtout il se rappelle et chante avec une véritable ardeur ses relations avec ce jeune poète, M. Herwegh, qui en peu de temps est devenu un chef ; s’il l’a rencontré un jour en voyage, s’ils ont passé une soirée, dans une chambre d’auberge, à causer longuement, à s’exalter sur les destinées du pays, il consacre ce souvenir dans de beaux vers, et il lui renvoie, comme un écho, ses refrains les plus sonores. M. Herwegh parle quelque part de ses chansons qu’il a cueillies sur les montagnes et dans les ravins, comme des roses sauvages. Oui, lui écrit M. Prutz,


« Oui, des roses sauvages sur ton cœur riche en mélodies, ô favori de la patrie allemande ! ô noble privilégié de nos muses !

« Comme autrefois, dans des temps bien loin de nous, le signal flamboyant de la liberté, du haut des montagnes de la Suisse, est descendu dans la vallée ; ainsi, du haut de ces mêmes montagnes, ainsi ont éclaté, ainsi sont descendues dans nos brouillards les rouges flammes de tes chansons ! »