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traite sous pavillon britannique ? Ces esclaves, nous le savons bien, ne sont pas achetés par des Anglais : ils restent au service des musulmans ; alors pourquoi vendre son pavillon à des commerçans qui se trouvent en contravention directe avec les lois du pays ?

Ces faits et bien d’autres du même genre ont été dénoncés à la France par ses agens ; mais quelle attention donne-t-on aux notes adressées par les consuls et les agens, quand elles viennent de si loin, quand tant d’intérêts locaux et passagers empêchent ceux qui chez nous dirigent les affaires de compter sur l’avenir ? En France, toute la force d’action se concentre à l’intérieur, et nous croyons que parce qu’il est ardent, le foyer rayonne au dehors avec une intensité, un éclat satisfaisans. Pleins d’une confiance qui est souvent le défaut des esprits sûrs d’eux-mêmes, nous ignorons, comme à dessein, ce qui se passe à de grandes distances. Est-ce de nos jours, quand l’industrie est toute puissante, quand les intérêts matériels dominent, que l’influence des idées peut conserver son empire ? Dans les régions lointaines, là où d’autres nations se montrent actives et fortes, où nous restons dans l’ombre, pouvons-nous espérer d’être connus, appréciés, respectés, ainsi qu’il convient ? Des Asiatiques d’un rang distingué, jouissant parmi leurs compatriotes d’une Haute considération, nous ont demandé à nous-même si la France avait encore des armées, si elle conservait le droit de les faire marcher sans attendre le bon plaisir d’une autre puissance ! On ignore au-delà du cap de Bonne-Espérance que la France possède des vaisseaux de ligne ; on la suppose réduite aux bâtimens de guerre du second ordre. L’arrivée à Bombay d’une belle frégate, aux ordres du commandant Laplace, surprit les indigènes ; c’était à qui visiterait l’Artémise, si bien construite, si bien tenue, si guerrière en son allure. On en parla beaucoup, comme d’une apparition qui étonnait les esprits.

Maintenant, que l’on se figure la position de nos agens, dans les provinces orientales de la Turquie et dans le golfe Persique, là où nous en avons toutefois, car il ne dépend pas toujours de nous de les placer où nous le désirons. A Bassorah, un vice-consul arrive avec ses lettres de créance, personne ne vient lui faire visite ; ceux-ci n’osent le regarder ; ceux-là s’aventurent à le saluer, croyant qu’il est toléré par le consul britannique. La factorerie dans laquelle il doit se loger tombe en ruines, il faut pour la relever, pour la rendre digne ou capable de porter le pavillon français, des réparations qui montent à 5,000 francs ; cette somme n’est pas accordée. Réduit à se loger dans une masure qu’il lui faut quitter bientôt et qui s’écroule deux fois.