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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/836

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gardant une stricte neutralité dans ces affaires si délicates, parfois si compromettantes pour nous, le résident anglais a eu tout le loisir de songer aux intérêts de son pays. Telle était son influence dans la province, qu’un Arménien délégué par lui dirigeait entièrement le mutselim (gouverneur) de Bassorah. Mais l’idée dominante du colonel Taylor, c’était d’établir à Bagdad une force militaire qu’il eût indirectement commandée. Le pacha avait des troupes régulières depuis long-temps, et ne réclamait point le service qu’on voulait lui rendre ; loin de là, il s’obstinait à garder près de lui, comme instructeur, un officier français qui faisait ombrage à l’agent britannique et contrariait ses plans. Celui-ci, pour éluder la difficulté, proposa d’amener de l’Inde un bataillon de cipayes comme modèle d’organisation. Le pacha refusa cette offre, soit qu’il eût entendu parler des rois de l’Inde que l’on tient en échec avec leurs propres troupes, soit qu’il crût ses soldats assez habiles pour n’avoir plus besoin de recevoir des leçons.

Enfin, à l’époque où le colonel Chesney reconnaissait l’Euphrate pour s’assurer si ce fleuve était navigable jusqu’à son point le plus rapproché d’Alep, le résident demanda au pacha de Bagdad la permission d’établir des magasins pour les bateaux à vapeur sur cinq points différens, aux bords de ce même fleuve, et d’y placer des soldats pour les défendre contre les Arabes. La demande avait été mal reçue ; mais le résident ne perdit pas courage. Des détachemens de cipayes débarqués à Bassorah s’acheminèrent vers Bagdad pour remplacer ceux qui retournaient dans leur pays ; les nouveaux venus avaient ordre d’accompagner le colonel Taylor jusqu’à Hellah, près des ruines de Babylone. Une lettre fut écrite par l’agent français au résident anglais, pour lui demander quelques explications sur cette conduite ; elle resta sans réponse, cependant il ne vint point d’autres cipayes. Ce qui liait encore l’agent britannique au gouvernement local, c’est qu’il avançait de f argent au pacha, et, quand le consul français voulut réclamer les mêmes privilèges dont jouissait son collègue, c’est-à-dire le droit de prendre nominalement ou effectivement à son service un nombre indéfini de sujets de la Porte et de les assimiler aux Francs, en les soustrayant, par exemple, aux exactions de la douane, on lui répondit : « Si sa hautesse a besoin d’argent, elle a recours au résident, qui lui en prête ; faites de même, vous obtiendrez la même faveur. » Ainsi, dans cette province où le pacha, le mutselim, les employés de tous grades, vivent de rapines et d’exactions, se volent les uns les autres, l’influence d’une nation est tarifée. Cette façon de consolider son autorité ne doit pas être du goût d’un résident :