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vu se former chez eux un de ces dépôts de charbon qui rappellent incessamment l’irrésistible puissance d’une nation souveraine et pour ainsi dire son omniprésence. Le cheick de Ras-el-Khyma possédait une flotte immense ; il a été rais à la raison, il y a trente ans bientôt, par les Anglais, qui ont brûlé ses navires, ses arsenaux, ses chantiers. Les vainqueurs sont venus à bout d’établir dans ces régions une police si rigoureuse, qu’un chef arabe n’ose plus faire la guerre à son voisin sans la permission du gouverneur de Bombay ; et comme la nation anglaise est à peu près la seule qui se montre dans ces parages, comme les Portugais, chassés et oubliés, n’y ont pas laissé de traces, comme depuis le corsaire Surcouf, qui ruinait par ses prises les marchands de Bouchir et de Bassorah, le pavillon français ne flotte guère à l’entrée du golfe, « les Anglais y passent pour une race d’hommes supérieurs, l’Angleterre pour le premier pays du monde, comme si les autres nations n’étaient que les satellites de ce grand astre, des états auxquels on a imposé des traités ou une obéissance pareille à celle des rajahs de l’Inde ! » Ces paroles sont vraies ; il ne faut pas avoir voyagé long-temps dans l’Inde et navigué beaucoup dans ces mers, pour se convaincre de cette erreur que l’on a glissée adroitement jusque dans le cœur des indigènes. Bonaparte, déporté à Sainte-Hélène, représente parfaitement aux yeux des Hindous un prince châtié, enlevé à son pays, que l’occupation a changé en province conquise ; un vaisseau anglais conduisant le captif sur son rocher signifie, pour ces populations crédules, que l’Angleterre a triomphé seule, et là s’arrête l’histoire dans les livres qu’on met entre les mains des jeunes gens de l’Inde, musulmans, hindous, juifs et parsis. Nous avons nous-même visité des écoles, interrogé les élèves, et nous n’avons pu voir sans douleur quelle place est assignée à la France dans l’esprit des Asiatiques ! « En 1822, dit M. Fontanier, si la Porte elle-même eut l’insolence de répondre à M. Latour-Maubourg que la France n’était plus rien, il ne faut pas s’étonner qu’à Bassorah, qui n’est en communication qu’avec les Anglais, on la considère comme subjuguée ! » Peu importent sans doute les jugemens que l’Asie orientale porte sur nous dans son ignorance ; mais au moins doit-on comprendre quelle force donne à l’Angleterre cette opinion accréditée par ses soins, et songer à la détruire.

Sur les côtes d’Arabie, à l’entrée du golfe de Bassorah, s’étend la principauté de Mascate. Depuis qu’elle fut enlevée aux Portugais par Açaf-ben-Ali, les successeurs de ce petit prince l’ont gouvernée sous le nom d’iman qu’il avait porté le premier, et successivement agrandie. L’iman actuel est, de gré ou de force, l’allié du gouvernement anglais.