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possessions des Indes, ils ont particulièrement cherché à s’établir en maîtres dans le golfe Persique, c’est-à-dire dans le voisinage de la Perse, où leur politique lutte toujours contre celle des czars. Outre le motif déjà énoncé qui les détourna de rien tenter pour l’instant du côté de l’Egypte, deux autres causes les poussèrent à diriger leurs efforts vers l’Euphrate : la première, c’est que la mousson, en rendant la mer des Indes d’une navigation périlleuse pendant plusieurs mois, oblige les bateaux à vapeur à faire route vers le golfe Persique ; la seconde, c’est que les agens britanniques, plus à portée d’être secourus et secondés, devaient y acquérir une autorité d’autant plus grande que l’éloignement de Constantinople ou d’Alexandrie leur permettait d’agir sans attendre les instructions ou le désaveu d’un ambassadeur ou d’un consul-général. Là, ils pouvaient oser davantage, acquérir une connaissance de ces localités que le reste de l’Europe ignore à peu près complètement, préparer le long des fleuves des étapes dont la dernière, si l’on n’y prend garde, sera quelque jour une place forte sur la côte de Syrie, occupée sous un prétexte quelconque. L’installation d’un évêque protestant à Jérusalem, où sa présence ne paraît d’aucune utilité, ne se rattache-t-elle pas en quelque chose à cette idée d’établissemens futurs ? n’y doit-on pas voir une pierre d’attente placée là dans une espérance lointaine, ou un centre auquel viendront aboutir les intrigues qui agitent et soulèvent la montagne ?

Il n’y a pas de témérité peut-être à faire de pareilles conjectures. Partout où l’Angleterre paraît, c’est avec une pensée d’avenir ; ce qui constitue sa force, c’est cette continuité de système, c’est cette persévérance vers un but souvent fort éloigné, c’est cette suite dans les actes qui ferait croire qu’un même homme reste éternellement à la tête des affaires, quel que soit d’ailleurs celui qui les dirige accidentellement. Cette observation s’applique à la politique anglaise dans les possessions de l’Asie comme à celle de son gouvernement en Europe. Depuis lord Clive, qui traça la marche à suivre dans la conquête de l’Inde, les gouverneurs, avec plus ou moins de justice, de probité personnelle, de talens et d’audace, ont continué son œuvre. Si lord Ellenborough vient d’être rappelé, c’est moins sans doute pour son équipée de Gwalior que pour avoir, par l’expédition du Scinde, mis l’Inde dans le plus imminent péril. L’Angleterre a senti que l’esprit de conquête ruinerait sa puissance, et qu’il n’y avait pas de bras assez forts pour étreindre les deux tiers de l’Asie. D’ailleurs, maintenant que l’occupation de quelques points sur la côte de Chine exige la présence de troupes assez nombreuses à l’extrémité de l’Asie orientale,