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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/817

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spirituelle critique pleine de goût et de fine érudition, n’est qu’une occasion de parler de soi, de se mettre en scène à tout propos, de s’habiller et de se déshabiller devant le public, d’ouvrir au lecteur son cabinet de toilette ou même son alcôve. Les princes du feuilleton daignent admettre le public à leur petit lever.

Le but est de faire du bruit le plus possible ; le critique ne rend pas compte d’un ouvrage pour le juger, il en parle pour attirer la foule, exciter la curiosité autour de sa pièce à lui, et escamoter un succès aux dépens de son justiciable. Les bouffonneries parfois spirituelles ont usurpé la place des réflexions impartiales ; le langage modéré, les pensées justes, ont cédé le pas aux tours de force de style et aux paradoxes. Que vaut-il mieux être en pareil cas ? Un mauvais railleur, ou une plume honnête et délicate qui discourt avec agrément et sérieux de choses d’art.

Un homme a de l’esprit, de la fraîcheur d’imagination et une plume facile ; les mots abondent sur son papier, ils y arrivent par bataillons, mais les pensées y sont rares, si bien que son style est une armée d’innombrables soldats presque sans officiers. Il a une heureuse mémoire ; il a tort cependant de trop s’y fier, car elle lui joue des tours perfides et lui tend d’indignes pièges où il se laisse tomber de la meilleure grâce du monde. Il proclame hautement l’infaillibilité de son goût, et ses jugemens dépendent de la moindre chose, du lieu où il se trouve, de l’heure qui sonne, de la personne qui passe. S’il écrivait ici et en ce moment, il vous caresserait peut-être ; mais comme il écrira ailleurs et à une autre heure, il vous déchirera à belles dents. Il affecte un profond respect pour le bon sens, comme pour mieux le trahir ; en effet, quand tout le monde est d’un côté, il passe de l’autre, et si on venait le rejoindre, il repasserait à l’autre bord. Si vous le prenez au sérieux, il se moque de vous, et si vous ne l’y prenez pas, il se fâche ; il est fantasque, capricieux, insaisissable, parfois amusant, parfois ennuyeux : c’est le critique de feuilleton.

Telle est la sentinelle placée en dehors du théâtre, et si nous pénétrons dans l’intérieur de la salle, nous trouverons presque partout indigence, monotonie, déclin. Vers la fin de la restauration, il s’opéra au théâtre un remarquable mouvement d’idées ; des esprits jeunes et vigoureux prirent hardiment cette cause en main, et plantèrent leur drapeau devant la rampe. Un d’eux surtout débutait avec éclat, il y a à peine treize ans de cela, et il semble qu’aujourd’hui il devrait donner des chefs-d’œuvre. Il a une surprenante fougue de cerveau et une rare habileté de main ; il a le vrai talent de la mise en scène et connaît