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qu’il a su exploiter habilement. Élégant et modéré, mais sachant qu’avec de telles qualités on ne fait que de bons livres, sans bruit énorme ni gros profits, il s’est toujours froidement, et par calcul, jeté dans quelque excès. D’abord misanthrope farouche, lui qui, dit-on, sait vivre aussi bien qu’homme du monde, H a endossé plus tard le petit manteau bleu du philanthrope, on sait pourquoi, et avouons qu’à son point de vue il ne fut pas trop malavisé. Le succès a été retentissant, il a plu de l’or, et tout irait bien si l’artifice n’était découvert. Le quart d’heure de Rabelais serait-il donc déjà venu ? Ce sceptre de hasard qu’on portait avec une certaine aisance et sans trop d’orgueil, — soyons justes, — courrait-il déjà de sérieux dangers ? Di avortant omen ! éloignez-vous, tristes augures ! Qu’il nous arrive un chef-d’œuvre, il est sûr d’être bien accueilli. Mais peut-on s’empêcher de songer que les triomphes littéraires par surprise ont de périlleux lendemains ? Les succès de circonstance et de stratégie, dans l’art, constituent une gloire si fragile, qu’on éprouve à leur aspect la même sensation qu’à ce spectacle où un homme paraissait sur le théâtre dans un char traîné par un lion : quoique le vieux lion fût sans ongles et sans dents, on tremblait toujours qu’il ne se retournât et ne mît en pièces le triomphateur.

Voilà où nous en sommes, quant au roman et aux romanciers, et ce qui se passe dans bien d’autres recoins de la littérature contemporaine est parfaitement en harmonie. — Lorsque le roman ne trône pas au bas des feuilles quotidiennes, il laisse la place à la critique en matière de théâtre. Ici encore, comme partout, il y a plaie vive. Digne, ferme, instruite, cette critique eût pu être d’une incontestable utilité : le théâtre est une vaste école qui contribue puissamment à démoraliser ou à régénérer une nation. Ce n’est donc pas petite chose de veiller aux destinées du théâtre, de pousser en avant ou de contenir le poète dramatique, d’être pour lui le frein et l’aiguillon. Pour cette tâche, il faudra de la modération, de la justice, du bon sens. Eh ! si l’on avait de la fatuité, de la passion et de la mauvaise foi ! alors il faudrait croire ce qu’on dit assez généralement, que c’est un feu meurtrier que celui de ces critiques retranchés dans leur forteresse du lundi, et, sans crainte de représailles, jetant les bombes et les obus à tout hasard. Croirait-on que le mal vient surtout de ce que les ouvriers anonymes dévoués obscurément à une œuvre de goût ont fait place à des ouvriers superbes, qui signent de leur nom ou de leurs initiales transparentes, ce qui est la même chose ? Le nom a intronisé la personnalité de l’écrivain, et ce qui ne devrait être qu’un compte rendu exact, une