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solitude où il pourra s’admirer à l’aise loin des importuns ? — Qui l’eût dit, que, dans le pays de La Fontaine et de Molière, le style poétique serait un jour un dédale inextricable dans lequel le lecteur pourrait se promener long-temps sans rencontrer la pensée ?

Parce que le public délaisse la poésie, il ne s’ensuivrait certes pas qu’elle méritât le dédain ; ce même public, ennuyé, blasé, ayant vu tant et de si singulières choses qu’il n’a plus aucun solide principe de goût, et qu’il ne sait plus à quoi s’en tenir, court à toutes jambes après le roman, qui ne mérite pas un tel honneur. Le roman est une parade qu’on joue maintenant au bas du journal pour attirer les chalands ; car, chose étrange ! des feuilles politiques qui visent au sérieux n’ont pas trouvé de meilleur moyen de s’étendre, de se propager, que d’offrir aux bonnes gens la grossière amorce de fictions souvent puériles, parfois obscènes, où l’histoire est défigurée toutes les fois qu’elle se montre, et où le bon goût est sacrifié sans scrupule. L’industrialisme irait plus loin ; il est si âpre, qu’il installerait demain dans le feuilleton les bateleurs de la foire, s’ils devaient doubler sa clientelle, et qu’il trouverait très convenable d’échafauder une grave tribune politique sur un chariot de Thespis.

Quand ils se laissèrent si complaisamment hisser sur les tréteaux du feuilleton, les romanciers signèrent l’acte de leur prochaine déchéance. — Dans certaines manufactures, il y a de malheureux ouvriers voués à un travail qui doit les tuer à coup sûr, en un temps donné, et souvent un temps très court. Il y a des tables de mortalité, une statistique funèbre, et le plus robuste comme le plus faible a son heure marquée. Eh bien ! cette terrible besogne qui ne pardonne pas à ces infortunés n’est pas plus infailliblement meurtrière que la besogne du feuilleton pour l’imagination du romancier. Les épreuves faites, on pourra bientôt dresser les tables de mortalité du feuilleton et se convaincre que le talent le plus vigoureux, le mieux trempé, ne résiste que peu d’années à ce régime délétère. — Que l’homme est insouciant, et que son propre avenir le touche peu ! On dit que les pauvres ouvriers se vouent, en chantant, à leur suicide, parce que leur métier leur rapporte par jour quelques sous de plus qu’un autre. Nos romanciers ne leur ressemblent-ils pas un peu ?

Ils courent gaiement à leur destinée, pourvu qu’il y ait augmentation de salaire. Pour un peu d’argent, ils acceptent toutes les chances d’une décadence inévitable et prochaine. Que ne font-ils pas ? ils passent et repassent d’un journal à l’autre, se mettent à la solde de tous les spéculateurs, et, n’ayant aucun souci de la dignité littéraire,