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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/807

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franchir la frontière de ce royaume qu’ont formé et successivement agrandi Descartes, Pascal, Bossuet, Molière, sans être saisi d’une crainte respectueuse d’abord, et sans prouver ensuite qu’on avait dans sa valise de quoi vivre honnêtement ! Naïf jeune homme qui se présentait muni d’un honorable bagage et d’excellentes provisions ! Notre débutant, lui, il se présente sans bagage, avec audace ; il entre en redressant la tête, et, au lieu de s’occuper d’une œuvre qui pourrait honorer son nom, se met aussitôt en train de réaliser des bénéfices palpables. Sous ce rapport, la génération toute fraîche le dispute à la génération mûrie, et toutes les deux, celle d’aujourd’hui et celle d’hier, se précipitent à l’envi dans le gouffre toujours béant de l’industrialisme, que rien ne peut combler. Serait-il vrai, d’aventure, que chez l’une et chez l’autre, le même besoin exagéré de luxe, le même épicuréisme raffiné, aient tué la véritable passion littéraire ? — Le vieux Corneille, qui allait à pied, était éclaboussé par le comédien Baron, qui allait en carrosse, et il ne se plaignait pas, dit-on ; je le crois sans peine : Corneille vivait avec son œuvre, ce qui est l’indicible jouissance pour le poète, et il songeait à la postérité, qui vaut bien un carrosse, et à laquelle nous ne songeons pas. Pourquoi y songerions-nous ? La postérité a le tort de ne pas payer comptant, et nous n’aimons que la gloire qui s’escompte. Faire folie de sa plume pour des écus, tel est le fond de notre système. Beau système, qui a pour infaillible résultat de rétrécir le talent et d’élargir la conscience !

Si l’industrialisme cause des ravages sur toute la ligne, l’orgueil, qui n’est pas une forme moins redoutable de l’esprit de désordre, a aussi une large part dans le désastre. Par lui, que d’œuvres manquées ! que d’intelligences hors de route ! L’orgueil est un prétendant qui ne compose pas, il veut un empire absolu, et il est rare que de nos jours il ne parvienne à ses fins et ne triomphe facilement de ses rivaux : ils faiblissent, et il grandit. C’est principalement contre le bon sens qu’il dirige ses coups. Chez les uns, ce dernier oppose une assez longue résistance ; chez les autres, il cède à la première sommation. Or, lorsqu’il est expulsé, l’imagination se trouve seule en compagnie de l’orgueil, et la catastrophe est inévitable. La chaudière, sans soupape de sûreté, éclatera. Attendez-vous à l’explosion, et sachez qu’aussitôt le simple écrivain passe grand homme ; son fauteuil à la Voltaire est désormais un trépied : les pages qu’il laisse échapper de sa plume d’or sont les feuillets épars d’un évangile de l’avenir. Son geste est superbe, son œil profond, son front a quelque chose de majestueux. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que l’asile où daigne habiter le grand homme