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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/803

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ne tirera de son cerveau que des fantômes qui éblouiront d’abord peut-être, et en quelques instans s’évanouiront pour jamais. L’artiste qui nargue le temps et le travail, — je le suppose doué des facultés les plus rares, — ressemble exactement à ce ministre fastueux qui, dans le célèbre voyage de Crimée, improvisa des populations et des villages dans les steppes immenses que devait traverser sa souveraine, populations et villages de comédie, qu’au premier coup d’œil on pouvait prendre pour la réalité, et qui duraient juste le temps que l’impérial cortège mettait à les traverser au galop, pour ne laisser en disparaissant que des ruines dans un désert.

Nous sommes en train d’entasser des ruines, et notre littérature, si l’on n’y prend garde, va ressembler à la steppe le lendemain du voyage de Crimée. Où devrait s’élever une création durable, on ne trouve que des débris. Ce n’est pas que le talent manque ; il abonde. La source du mal est l’absence complète d’une bonne direction ; l’esprit de désordre, sous des formes diverses et presque toujours également redoutables, envahit toutes les branches de l’art, et voilà pourquoi, de tous côtés, les promesses mentent ; pourquoi la muse, qu’à ses premiers pas on avait prise pour une déesse, n’est qu’une simple mortelle, et, bien mieux, une mortelle qui ne se respecte plus ; pourquoi le point d’honneur littéraire, jadis si puissant en France, est bien près d’être l’objet des railleries. Voyez : chaque jour apporte son excès, l’orgie monte, la saturnale s’étend, les plus vigoureuses organisations d’écrivains ne résistent pas long-temps à de pareilles débauches, et plus d’un qui aurait pu légitimement prétendre à une illustre renommée n’aura pas même, après avoir tout perdu, la consolation de pouvoir répéter le mot de François Ier après Pavie.

Puisque le mal est si profond, il faut qu’il vienne de loin. Il a commencé peut-être le jour où les gouvernans ont laissé la littérature marcher à sa guise et ne se sont pas plus intéressés à ses prospérités qu’à ses revers, le jour où ceux qui sont à la tête de la société ont oublié que les idées descendent plus rapidement qu’elles ne montent, et que, venant des régions supérieures, elles se répandent avec une puissance presque irrésistible, pour former comme une atmosphère morale et intellectuelle qui pénètre les esprits à leur insu, même malgré eux, et où ils se développent naturellement. L’immense perturbation que nous avons sous les yeux date du jour où l’alliance entre la littérature et l’état fut détruite, c’est-à-dire au sortir de cette école du XVIIe siècle, qui, de cette alliance, avait été le modèle éclatant, l’idéal parfait, si on enlève un peu de pompe et d’étiquette. Ces reviremens